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L’Europe doit oser l’autodétermination numérique

Le ministre adjoint chargé des Affaires européennes, Michael Roth

Le ministre adjoint chargé des Affaires européennes, Michael Roth, © Michael Farkas

06.02.2020 - Article

Tribune de Michael Roth, ministre adjoint chargé des Affaires européennes, parue dans le journal Handelsblatt.

En 2020, la course mondiale à la suprématie numérique va encore s’accélérer. L’Europe aurait tort de se montrer frileuse. Car cela fait longtemps que le numérique a pris une dimension géopolitique. La course aux technologies devient le point de mire d’une nouvelle compétition mondiale. Les États-Unis et la Chine donnent le ton. Certains y voient déjà une « guerre froide 2.0 ». D’autres craignent que l’Europe ne devienne une colonie numérique. Or l’Allemagne et l’Union européenne viennent seulement de s’extirper d’un profond sommeil technologique.

Le débat trop longtemps repoussé sur la nouvelle norme mobile 5G a été un puissant coup de semonce. La 5G sera le système nerveux de notre société et de notre économie numériques. Il s’agit donc de poser les jalons qui détermineront pour longtemps l’avenir digital de l’Europe. La sécurité de nos concitoyennes et concitoyens, en particulier, est en jeu. Dans le labyrinthe numérique des réseaux et des données, il n’y aura certes jamais de protection parfaite contre l’espionnage, l’ingérence politique et le sabotage.

Il importe d’autant plus d’y regarder à deux fois : à qui confier le déploiement de notre infrastructure numérique, avec qui coopérer ? La Commission européenne s’est exprimée clairement à ce sujet la semaine dernière, formulant des recommandations afin de diminuer les risques en matière de sécurité.

Le dossier de la 5G nous contraint à des décisions difficiles. Mais concernant les chances et les risques que représentent les nouvelles technologies clés génériques, le débat sur la 5G n’est que le début. Il est grand temps de voir plus loin que le bout de notre nez analogique et d’oser le grand saut numérique pour l’Europe ! Le cadre de référence de notre action et de notre réglementation doit pour cela être le cadre européen.

Car la période de turbulences politiques mondiales que nous traversons depuis plusieurs années nous l’a démontré, de manière parfois douloureuse : nous devons agir, plus que jamais, à l’échelon européen ! Si l’Europe veut marquer l’ère numérique de son empreinte, elle ne peut le faire qu’unie. Pour obtenir l’autodétermination et la « souveraineté » numériques, l’Europe doit parler d’une seule voix en matière de politique numérique.

Nous devons surmonter les rivalités de clocher entre États et fédérer le foisonnement sauvage d’initiatives et de programmes en une stratégie européenne commune.

Nous devons investir massivement dans la recherche.

Nous avons intérêt à procéder à un « inventaire du numérique » pour identifier les opportunités de synergies et les secteurs où coopérer avec des partenaires de confiance. Dans certains domaines, il faut viser l’autonomie technologique. Notre ambition doit être de maîtriser et de posséder nous-mêmes, en Europe, certaines technologies clés génériques.

L’intelligence artificielle, les ordinateurs quantiques ou encore les technologies des chaînes de blocs et de puces sont quelques-uns de ces domaines. Nous devons aussi agir de manière bien plus stratégique en termes de politique industrielle, créer des champions du numérique, faire progresser le marché intérieur numérique et promouvoir une certaine formation initiale et continue. Et surtout investir massivement dans la recherche et l’infrastructure numérique.

Le prochain cadre financier de l’UE devra refléter cette approche. Car à l’heure numérique de la « géopolitique de la tech », nous ne pouvons exister comme communauté autonome de valeurs partagées que si nous sommes moteur de l’innovation.

La dignité et l’autodétermination des individus doivent être au cœur d’une politique numérique européenne pour que la numérisation soit au service des citoyennes et des citoyens et non dirigée contre eux. Une voie européenne, qui passe par des normes élevées en matière d’éthique, de protection des données et de sécurité, doit contribuer à davantage de participation démocratique, de prospérité et de liberté.

Elle conçoit l’espace numérique comme un vecteur de société civile vivante et diverse, et non comme une limitation de ses marges de manœuvre. Et la voie européenne offre aussi de grandes chances pour que l’UE puisse s’affirmer sur la scène internationale : car nous pouvons nous démarquer résolument du capitalisme des données des géants américains de la tech comme du modèle chinois de contrôle étatique. En fin de compte, nous pourrons faire de nos normes un succès à l’export.

En 2020, la course mondiale à la suprématie numérique va encore s’accélérer. L’ère numérique s’annonce tourmentée. L’Europe aurait tort de se montrer frileuse. La Commission fait donc bien d’appuyer sur l’accélérateur et de faire de « l’hypertendance » de la numérisation une priorité. Au cours de la présidence allemande de l’Union européenne, au deuxième semestre, nous devrons faire avancer ce dossier.

L’avenir d’une Europe forte, souveraine et solidaire se jouera aussi sur le succès d’une politique européenne ambitieuse dans ce domaine.

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