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« À l’avenir, l’Europe devra davantage réfléchir à ce qu’elle peut faire elle même pour sa sécurité »

Le ministre fédéal des Affaires étrangères Heiko Maas

Le ministre fédéal des Affaires étrangères Heiko Maas, © dpa-Zentralbild

28.07.2020 - Article

Interview accordée par le ministre fédéral des Affaires étrangères Heiko Maas au quotidien Rheinische Post le 27 juillet 2020.

Monsieur Maas, l’actualité semble dominée par des querelles constantes avec la Russie et la Chine, par la quasi-impossibilité de trouver des solutions aux crises et conflits majeurs ainsi que par de nombreux blocages. L’Allemagne assure encore pendant quatre jours la présidence du Conseil de sécurité. En fin de compte, est il souhaitable d’être membre permanent du Conseil de l’ONU ?
Le statut de membre permanent permet d’influencer les rapports de force au sein du Conseil de sécurité de l’ONU et donc aussi dans le monde. Le G4, qui regroupe l’Allemagne, le Brésil, le Japon et l’Inde, œuvre depuis longtemps en faveur d’une réforme du Conseil de sécurité. La composition actuelle du Conseil de sécurité reflète toujours les réalités de 1945, année de création de l’ONU. Si d’autres États disposaient d’un siège permanent dans cet organe, l’ordre mondial y serait nettement mieux représenté qu’actuellement. C’est pourquoi le gouvernement fédéral maintient son objectif d’obtenir un siège permanent pour l’Allemagne, objectif qui est d’ailleurs inscrit dans l’accord de coalition, même si, ces dernières années, peu de progrès ont été réalisés en vue d’une réforme du Conseil de sécurité. L’impasse que l’on observe en permanence sur de nombreuses questions urgentes et dans les conflits majeurs montre, à notre avis, que l’on ne peut pas continuer de travailler avec la composition actuelle du Conseil de sécurité.

L’Allemagne serait elle prête à laisser la priorité à l’Afrique dans la course à un siège permanent au Conseil de sécurité ?
Les quatre pays, dont l’Allemagne, qui se sont unis au sein du G4 et qui, du fait de leur importance à l’échelle mondiale, souhaitent chacun obtenir un siège permanent, poursuivront cette démarche avec l’Afrique. Il ne s’agit pas de savoir quel pays sera le premier à obtenir un siège car l’objectif que nous poursuivons est l’obtention par tous du statut de membre permanent.

Le Conseil de sécurité de l’ONU, dont le rôle est de veiller sur l’ordre international, est-il un organe puissant ou impuissant ?
Les deux. Il demeure l’organe au sein duquel nous pourrions mettre fin aux grandes guerres de notre époque, mais c’est aussi un mécanisme qui ne fonctionne plus, en raison de ces blocages permanents. Il nous a fallu quatre mois pour que le Conseil de sécurité adopte une résolution sur la pandémie de Covid-19, une situation qui concerne tous les États de la planète. Je continue toutefois de croire en cet organe. Le Conseil de sécurité est le forum approprié aussi bien pour mettre fin aux conflits et aux crises que pour les prévenir. À l’avenir, il devra intensifier considérablement son travail de prévention et veiller à entrer en scène bien avant qu’un conflit ne se solde par des morts.

Pourquoi le Conseil de sécurité n’a-t-il pas le pouvoir d’imposer des sanctions contre les États et les puissances d’influence qui alimentent la guerre en Libye avec des armes et des mercenaires ?
Parce que des pays comme la Russie et la Chine ont un droit de veto et l’exercent. Un embargo a été décrété sur les fournitures d’armes à destination de la Libye. La mission européenne « IRINI » est chargée de veiller à son respect par voie maritime. Un comité du Conseil de sécurité surveille l’application des mesures de sanction. L’Allemagne, la France et l’Italie ont décidé de ne plus accepter le trafic d’armes et, dans un premier temps, d’imposer des sanctions de l’UE contre toute entreprise fournissant à la Libye des armes pour le compte de tiers. Et si cette mesure ne suffit pas, nous devons aussi être prêts à prendre des sanctions contre tout État qui viole l’embargo sur les fournitures d'armes.

L’Allemagne est elle même le quatrième importateur mondial de biens d’armement. Pourquoi le gouvernement fédéral ne cesse-t-il pas complètement ses livraisons d’armes à la Turquie qui s’est immiscée dans les guerres en Syrie et en Libye ?
L’Allemagne ne fournit plus à la Turquie d’armes pouvant être utilisées dans la guerre en Syrie. Nous ne livrons plus que des biens maritimes à la Turquie...

…des sous marins…
… la Turquie est un pays allié membre de l’OTAN. Au sein de l’OTAN, le gouvernement d’Ankara assume des tâches qui protègent l’Alliance toute entière. Les agissements de la Turquie dans la guerre en Syrie sont inacceptables à nos yeux. C’est pourquoi nous avons refusé les nombreuses demandes d’exportation de biens d’armements allemands qui nous ont été adressées par la Turquie, étant précisé que cette mesure est de vaste portée vis à vis d’un allié de l’OTAN.

La Russie soutient le général des troupes rebelles, Khalifa Haftar, en Libye et le dirigeant Bachar el Assad en Syrie. Elle s’approprie des terres et mène une guerre hybride dans l’est de l’Ukraine. La Russie est elle un partenaire, un adversaire ou un concurrent ?
La Russie décide elle-même de la manière dont elle est perçue. À l’heure actuelle, nos relations sont difficiles concernant de nombreux dossiers. Mais nous savons aussi que nous avons besoin de la Russie pour régler des conflits comme ceux en Syrie, en Libye et en Ukraine. Nous n’y arriverons qu’en coopérant avec elle, et non en nous opposant à elle. L’Allemagne intervient en tant que médiateur en Libye et joue également un rôle de facilitateur avec la France en Ukraine. La Russie doit, elle aussi, apporter sa contribution mais a été très lente à le faire en Ukraine. Au sein du Conseil de sécurité, Moscou a empêché l’acheminement d’aide humanitaire pour 1,5 million de personnes en Syrie en n’autorisant qu’un seul accès aux populations en détresse.

En tant que ministre allemand des Affaires étrangères, avez-vous encore un espoir de paix lorsque vous négociez avec Sergueï Lavrov ?
Sergueï Lavrov est un ministre des Affaires étrangères très expérimenté. Dans les négociations, il défend les intérêts de la Fédération de Russie de manière très conséquente mais avec lui, il est aussi toujours possible de trouver des solutions.

Un retour de la Russie dans le G8 est-il souhaitable ?
L’exclusion de la Russie du G8 a été motivée par son annexion de la Crimée et son intervention dans l’est de l’Ukraine. Tant que nous n’aurons pas de solution sur ce dossier, je ne vois aucune chance de retour de la Russie au G8.

Et si le président américain Donald Trump souhaite inviter la Russie et d’autres pays au sommet du G7 ?
La Russie est le pays qui peut avoir le plus d’impact sur la réouverture de ces portes. Le G7 et le G20 sont deux forums permettant la prise de mesures concertées, la création d’un G11 ou d’un G12 serait donc superflue.

Avez vous d’ores et déjà jeté l’éponge concernant le sort de la Crimée ?
Non. Dans le cadre du format Normandie, nous travaillons à la recherche d’une solution pour l’est de l’Ukraine et à la mise en œuvre des accords de Minsk. Ce faisant, nous n’oublions pas que la Crimée appartient elle aussi à l’Ukraine. Nous ne pouvons pas accepter avec indifférence qu’au 21e siècle, des frontières européennes soient ainsi déplacées. Nous ne disons pas à Moscou que si la situation dans l’est de l’Ukraine est réglée, la question de la Crimée le sera aussi.

Le président des États-Unis Donald Trump fait de plus en plus sentir aux Européens, et surtout à l’Allemagne, qu’ils n’ont plus autant d’importance. Est-il encore possible de sauver la relation ?
Les États-Unis restent notre principal partenaire en dehors de l’Europe. Et ils ne se limitent pas au Bureau ovale de la Maison-Blanche. C’est pourquoi nous nous efforçons d’assurer la viabilité des relations transatlantiques, et ce, quelles que soient les divergences qui nous séparent. Nous avons dû constater que la communication était devenue plus difficile et que la Maison-Blanche prenait des décisions sans consulter au préalable ses partenaires en Europe. Mais dans l’avenir aussi, nous aurons besoin des États Unis. Et d’ailleurs, l’inverse est tout aussi vrai.

Pensez-vous qu’un président américain qui succéderait à Donald Trump pourrait réconcilier les Européens et les Américains à l’OTAN ?
Toute personne qui mise sur un changement de locataire à la Maison-Blanche doit s’attendre à ce que, même dans une telle éventualité, la relation ne soit pas aussi conviviale que par le passé. La politique étrangère et de sécurité américaine a changé, et avant même que Donald Trump ne soit élu président. Les États-Unis ne veulent plus assumer dans la même mesure le rôle de gendarme du monde qu’ils s’étaient jadis assigné. L’Europe devra donc davantage réfléchir à ce qu’elle peut faire elle même pour sa sécurité.

Votre parti, le Parti social-démocrate d'Allemagne, est sceptique voire hostile au partage du nucléaire au sein de l’OTAN. Le SPD entend-il ouvrir le débat sur cette question l’année prochaine pendant laquelle se tiendront des élections ?
Le SPD en débat actuellement. Le partage du nucléaire constitue une obligation internationale de l’Allemagne. Il en va aussi de la sécurité de l’Europe, notamment pour nos voisins d’Europe orientale qui se sentent menacés d’une tout autre manière que les pays situés à l’ouest ou au sud de l’Europe. Je continue donc de penser que tout pays qui désire faire partie intégrante de l’architecture de sécurité européenne doit soutenir le partage du nucléaire.

Propos recueillis par Kristina Dunz et Holger Möhle
rp-online.de

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