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Interview de la chancelière fédérale : « Mes origines m’ont marquée »

Interview avec la chancelière allemande Angela Merkel

Interview avec la chancelière allemande Angela Merkel, © AP-Pool

06.10.2020 - Article

Le 3 octobre est célébré cette année le 30e anniversaire de l’unité allemande. Dans une interview accordée à cette occasion à la rédaction de « Deutschland », la chancelière fédérale Angela Merkel explique que lorsque l’unité est devenue réalité, « cela a été une expérience extraordinaire ».

Madame la Chancelière, lors de votre allocution télévisée en pleine crise sanitaire en mars dernier, vous avez dit être particulièrement bien placée, du fait de vos origines est-allemandes, pour savoir que seule une nécessité absolue pouvait justifier les restrictions imposées en matière de liberté de circulation et de mouvement décidées dans ce contexte. Dans quelle mesure votre parcours est-allemand s’est-il rappelé à vous pendant cette période ? Ou avez-vous eu simplement le sentiment de devoir dire les choses de cette manière ?

Angela Merkel : Mon enfance et ma jeunesse ont été très présents dans mon esprit à ce moment-là. En mars, nous avons dû largement empiéter sur les droits et libertés des citoyens. J’ai dû dire aux gens qu’ils ne pouvaient sortir dans la rue qu’à deux, ou à plusieurs mais uniquement s’ils vivaient dans le même foyer, que tous les événements étaient annulés, qu’ils n’avaient pas le droit de rendre visite à leurs parents dans leurs maisons de retraite : il s’agit là de restrictions considérables. Jamais, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la situation n’avait exigé que les écoles restent fermées si longtemps. Tout cela a éveillé des souvenirs en moi et je les ai exprimés.

Jusqu’à présent, vous n’aviez que très rarement évoqué vos origines est-allemandes et vous aviez été plutôt réticente à le faire. Pour quelle raison ?

Angela Merkel : Mes origines est-allemandes font partie de moi, de ma vie. Mais je suis la chancelière de tous les Allemands. Ce n’est pas parce qu’un chancelier vient de Rhénanie-Palatinat qu’il va sans cesse vanter la beauté de l’Eifel et les excellents vins de sa région.

Helmut Kohl l’a souvent fait.

Angela Merkel : Je parle aussi de la beauté du land du Mecklembourg-Poméranie occidentale, et j’y ai d’ailleurs invité des chefs d’État et de gouvernement pour montrer d’où je viens. Mais ce n’est pas ce que je veux dire ici. Je suis la chancelière fédérale de tous les Allemands et je trouve positif qu’une Allemande de l’Est ait pu devenir chancelière, d’autant plus qu’il s’agissait de la candidate d’un parti dont on ne l’attendait pas forcément. Mes origines ont marqué mon parcours, notamment mon aspiration à la liberté pendant la vie en RDA. Jusqu’à la chute du Mur, je n’aurais jamais pensé voir l’unité allemande devenir réalité de mon vivant. J’avais organisé ma vie en croyant que cela n’arriverait pas avant bien longtemps. Quand ça s’est produit, ça a été une expérience extraordinaire qui m’a appris une chose : le changement peut avoir du bon et changer en mieux est possible.

Beaucoup de gens de Rostock à Suhl se perçoivent encore comme des citoyens de deuxième classe. Est-ce qu’ils souffrent d’un complexe d’infériorité ou est-ce qu’ils ont raison ?

Angela Merkel : Notre pays tout entier est fondé sur le fait que tous les êtres humains sont égaux en droits et en dignité. Mais je sais que le sentiment que vous décrivez existe et qu’il y a plusieurs raisons à cela, comme des opportunités manquées notamment. Par exemple, lorsqu’on n’est pas allé en Italie ou en Espagne dans son enfance, mais en Bulgarie, en Roumanie ou en Pologne, on a un bagage différent et on se sent exclu de certaines conversations. C’était comme ça pour moi aussi. On peut également prendre l’exemple de quelqu’un qui avait 45 ans ou plus au moment de l’unité, qui a perdu son travail et n’a pas pu apporter sa pierre à la société comme il l’aurait voulu. Des professionnels sont souvent venus de l’Ouest et les expériences est-allemandes n’ont pas été assez reconnues ni prises en compte. Il y a eu des déceptions. Pour les jeunes aussi, il était difficile de trouver un travail décent il y a trente ans. C’est pourquoi, pendant longtemps, les jeunes ont tenté leur chance dans les länder de l’ouest et y ont fondé une famille. Cela a engendré de la tristesse chez les parents qui n’ont pas pu voir leurs petits-enfants grandir au quotidien. Par la force des circonstances, il y a donc eu une grande disparité : l’ancienne République fédérale a pu évoluer de manière continue. Ce qu’elle avait appris hier a pu lui servir ensuite pour construire l’avenir.

Alors que cela n’a pas toujours été le cas en RDA.

Angela Merkel : Tout à fait. En RDA, nous avions appris beaucoup de choses dont nous n’avons subitement plus eu besoin. Les nombreux examens sur le marxisme et l’éducation civique sont soudain, et heureusement, devenus sans importance. Il n’était plus nécessaire d’acheter des chaussures d’hiver dès l’été ni de se jeter sur le ketchup dès qu’il y en avait. On peut s’en souvenir mais cela n’est pas très utile pour faire face à l’avenir. Mais nous avons aussi appris des choses qui peuvent servir dans une Allemagne unifiée. Nous avons appris à improviser et nous nous sommes toujours bien organisés pour pallier les nombreuses carences. Ce sont des compétences qui peuvent être utiles aujourd’hui également. Pensons un peu à tous ces Allemands de l’Est qui ont mis leurs compétences au service de l’Allemagne unifiée, qui ont réussi et obtenu d’excellents résultats !

Trente ans après l’unité allemande, les points de vue de certains en Allemagne de l’Est diffèrent de l’Allemagne de l’Ouest : on constate une plus faible adhésion à la démocratie et des scores plus élevés de l’AfD dans les anciens länder. Pourquoi ?

Angela Merkel : Avant toute chose, il n’y a pas plus « les » Allemands de l’Est et « les » Allemands de l’Ouest que « les » femmes et « les » hommes. Chaque personne est un individu unique. Mais il est vrai que, de manière générale, on observe d’importantes disparités entre l’Est et l’Ouest sur le plan électoral et qu’il y a de l’insatisfaction. Pour mieux comprendre, il faudrait aussi examiner la prospérité réelle et la satisfaction par rapport à cette prospérité d’une part, et la satisfaction par rapport à notre démocratie d’autre part. Cela montre en tout cas que nous ne devons jamais cesser de promouvoir la démocratie. La démocratie ne va pas de soi. Peut-être avons-nous manqué de temps pendant les premières années de l’unité pour expliquer que la démocratie était exigeante également. Que la liberté suppose de participer, de s’impliquer. Et même si on pense qu’on ne nous entend pas assez, il faut quand même essayer encore et encore. C’est pourquoi, j’ai beaucoup répété ces dernières années que nous devions partager nos idées, ce qui ne signifie pas que nous serons systématiquement écoutés. Peut-être que certains n’ont pas voulu s’impliquer parce qu’ils avaient trop été contraints de le faire en RDA.

Ces dernières années, de nombreux citoyens dans l’est de l’Allemagne se sont clairement fait entendre, en particulier en critiquant votre politique. Sur les places de plusieurs villes de l’Est, vous avez été sifflée et huée. Est-ce que cela vous touche particulièrement que ces critiques viennent justement de vos compatriotes de l’ex-RDA ? Et pourquoi n’avez-vous pas répondu à cette colère ?

Angela Merkel : Tout d’abord, je suis heureuse que nous soyons libres et que plus personne n’ait à craindre d’être persécuté parce qu’il pense autrement. Mais face à des cris, il est difficile de donner une réponse. Il faudrait pour cela se montrer prêt au dialogue. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui voulaient écouter. Et il est triste que d’autres les en aient empêchés. Cela n’avait plus rien d’un débat politique.

Chez ceux qui protestent contre les mesures prises dans le cadre de la pandémie, on entend souvent : « On ne peut même plus dire ce qu’on pense ». Comment réagissez-vous à cette phrase ?

Angela Merkel : J’en conclus que pour certains, il ne s’agit pas seulement de pouvoir dire ce qu’ils pensent mais aussi de ne pas être contredits. Dire ce qu’on pense et vouloir que cet avis ne soit pas contesté, ce n’est pas ça la liberté d’opinion. Quand on exprime une opinion, on doit aussi être prêt à accepter que d’autres voient les choses autrement et tenter d’instaurer un échange avec eux. Cela peut parfois être très fatigant. Mais c’est pour cela qu’il vaut la peine d’essayer de convaincre les autres, par le dialogue, de débattre de manière démocratique. 

La vérité de la réunification, c’est aussi que les niveaux de vie ne sont toujours pas équivalents dans les länder de l’ouest et de l’est de l’Allemagne. Si l’on regarde les salaires, la puissance économique, les revenus des ménages – comment expliquer aux gens qu’ils gagnent moins dans l’est alors que le coût de la vie y est à peine moins élevé que dans l’ouest du pays ? Et pourquoi n’avez-vous pas, en tant que chancelière originaire de l’Est, obtenu davantage pour les Allemands de l’Est ?

Angela Merkel : J’observe de grands progrès dans l’harmonisation des niveaux de vie et, fait réjouissant, également un chômage aujourd’hui en très nette baisse. Nous avons fait beaucoup ensemble. Dans la plupart des conventions collectives, l’égalité de traitement est aujourd’hui une réalité. Je suis heureuse que dans le domaine des soins, par exemple, où des différences inacceptables ont subsisté pendant longtemps entre Est et Ouest, un important rattrapage ait pu être opéré. Mais il reste bien entendu encore beaucoup à faire : dans les nouveaux länder, de nombreux emplois ne sont malheureusement pas régis par une convention collective. Certains employeurs ont profité des difficultés sur le marché du travail pour ne pas rémunérer correctement leurs salariés. Cela ne peut pas fonctionner à long terme. De nombreux employeurs doivent comprendre que la main d’œuvre qualifiée se fera de plus en plus rare dans les prochaines années. Si l’on veut que cette main d’œuvre reste, il faut aussi la rémunérer convenablement.

À l’époque, on a promis des « lendemains qui chantent » et Helmut Kohl a déclaré qu’avec la réunification, personne ne verrait sa situation se détériorer mais que beaucoup la verraient au contraire s’améliorer. Vu d’aujourd’hui, n’aurait-il pas été préférable de dire aux gens qu’ils allaient devoir consentir d’importants efforts ? Et n’est-ce pas, peut-être, l’une des raisons pour lesquelles les déceptions sont si nombreuses aujourd’hui ?

Angela Merkel : La déclaration sur les « lendemains qui chantent » a toujours été controversée mais quand je regarde les villes, les villages et leurs habitants, je vois aujourd’hui des conditions de vie bien meilleures qu’à l’époque. Cela nous mène à une question politique fondamentale : Comment faites-vous lorsque vous devez vous atteler à une tâche de grande ampleur ? Cherchez-vous à communiquer de l’optimisme ? Parlez-vous de la lumière au bout du tunnel ? Ou bien dites-vous : Cela va être affreusement difficile ? Helmut Kohl a déclaré que la réunification allemande était une grande chance – et une œuvre commune de l’Est et de l’Ouest. Il avait parfaitement raison sur ces deux points. Nous avons en outre profité à l’Est du fait qu’il y avait une République fédérale ancienne et solide qui pouvait nous aider et qui l’a fait à maints égards. Dans l’ensemble, les messages d’optimisme nous ont encouragés à aller de l’avant dans l’accomplissement des tâches auxquelles nous étions confrontés à l’époque.

D’un autre côté, on observe un rattrapage de l’économie à l’Est : Tesla créé des milliers d’emplois dans le Brandebourg, la région de la Lusace a vocation à devenir un pôle scientifique et économique florissant et pour le New York Times, Leipzig est la « cool kid town ».

Angela Merkel : J’ai étudié à Leipzig et j’en suis fière car à l’époque de la RDA déjà, Leipzig était une ville relativement tournée vers le monde, connue pour ses foires et salons professionnels. Et je me réjouis de voir le Brandebourg montrer avec Tesla comment nos lois et nos mesures incitatives permettent de faire avancer les choses en peu de temps. Il y avait beaucoup de bons ingénieurs en RDA. J’ai déjà dit il y a dix, vingt ans que les jeunes des länder de l’Ouest devraient étudier dans les universités des länder de l’Est. Cela peut être passionnant.

On entend aussi des critiques, comme le montre l’exemple de Tesla.

Angela Merkel : Protestation et contestation font partie de la vie démocratique. Ceux qui croyaient que les villes de la banlieue berlinoise étaient idéales pour y vivre car jamais aucune industrie ne s’y implanterait, se demandent maintenant quelles conséquences cela va entraîner pour eux. C’est dans l’ordre des choses. Le fait qu’il y ait des protestations est normal et les objections seront examinées. Mais dans l’ensemble, je vois une forte approbation.

En cet anniversaire de la réunification, nous parlons, nous aussi, essentiellement de l’Allemagne de l’Est. Or, pour qu’il a ait réunification, il faut au moins deux parties prenantes. Qu’est-ce que l’Ouest peut apprendre de l’Est ?

Angela Merkel : Il est vrai que la vie des Allemands de l’Est a été beaucoup plus fortement impactée que celle de leurs compatriotes de l’Ouest. Pour autant, la vie dans toute l’Allemagne ne peut être celle d’avant la réunification, c’est-à-dire la simple continuation de la vie telle qu’elle était à l’Ouest. Il se trouve néanmoins que les uns ont pu continuer à vivre dans une certaine continuité, tandis que les autres ont connu une profonde césure dans leur vie. Aujourd’hui, en nous appuyant sur nos différentes expériences, nous façonnons l’avenir commun de notre pays. Mais il y a eu aussi des problèmes dans les länder de l’Ouest. Je me souviens d’une situation, à l’époque où j’étais ministre des femmes …

… poste que vous avez occupé de 1991 à 1994.

Angela Merkel : … Il s’est avéré que, du fait de leur activité professionnelle, les femmes de RDA percevaient des retraites plus élevées que celle de nombreuses femmes de RFA qui avaient passé leur vie à élever leurs enfants et, éventuellement, à faire du bénévolat. Un jour, lors d’un événement à Pulheim, en Rhénanie du Nord/Westphalie, j’ai dit « Oui, mais dans les nouveaux länder, nous les femmes, avons travaillé. » Quel brouhaha cela a déclenché dans la salle ! (elle rit) Avec le recul, je peux comprendre cette réaction mais sur le moment, je ne m’y attendais pas. Suite à cela, nous avons amélioré la reconnaissance des périodes consacrées à l’éducation des enfants et créé une pension de retraite pour les mères de famille. Nous, Allemands de l’Est, avons parfois idéalisé la vie dans l’ancienne RFA, comme si tout y avait été sans souci, plus léger. La vie y était différente mais pour beaucoup de gens, elle a été tout sauf facile. L’idée selon laquelle la vie entière en RFA était une sorte de « paradis occidental » ne correspondait pas à la réalité. En RFA aussi, pour de très nombreuses personnes, la vie était dure.

Où en sommes-nous sur la voie de la réunification ? Et si nous regardons une nouvelle fois vers l’avenir, qu’est-ce qui sera déterminant au cours des prochaines années ?

Angela Merkel : La cohésion sociale reste en Allemagne un enjeu clé qui ne doit plus seulement se concentrer sur l’Est et l’Ouest. Au XXIe siècle, assurer la cohésion d’un pays signifie assurer à chacun une dose d’équité. Je souhaite que le plus grand nombre possible de personnes puissent dire qu’elles se sentent bien dans notre pays. Pour cela, il faut que les services publics essentiels soient garantis, que les entreprises prospèrent, qu’il y ait des emplois, que les enfants puissent apprendre dans de bonnes conditions. Et tout cela, nous devons le réaliser dans un contexte de compétition à l’échelle mondiale. Cette cohésion va nous demander une très grande énergie.

Le 3 octobre, nous célébrons en Allemagne les 30 ans de la réunification. Que souhaitez-vous à vos compatriotes pour les 30 prochaines années ?

Angela Merkel : Je souhaite que notre pays continue à vivre dans la paix et la liberté. Cela n’a rien d’une évidence quand on voit ce qui se passe dans le monde. Je souhaite que notre pays affiche une grande cohésion sur les sujets importants. Que nous puissions continuer à vivre ce qui fait notre force : la diversité. Le Mecklembourg-Poméranie occidentale n’est pas obligé de devenir comme la Bavière ou la Saxe, et inversement. Et la diversité ne doit pas être réduite à l’Est et l’Ouest ou à la ville et la campagne ; elle doit être la diversité que les gens vivent au quotidien, celle issue de notre culture, de notre histoire et de chacun d’entre nous.

Propos recueillis le vendredi 2 octobre 2020

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