Bienvenue sur les pages du Ministère fédéral des Affaires étrangères

Discours du ministre fédéral des Affaires étrangères Heiko Maas à l’occasion de la remise du Prix allemand pour l’Afrique de 2020 à Madame Ilwad Elman

Heiko Maas, ministre fédéral des Affaires étrangères

Heiko Maas, ministre fédéral des Affaires étrangères, © Thomas Imo/photothek.net

29.10.2020 - Article

Cela a presque quelque chose d’inhabituel de prononcer un discours devant un vrai public. Les discours que je tiens en ce moment, c’est généralement devant une caméra que je les prononce. Je me réjouis donc d’autant plus que nous ayons réussi à organiser cet événement présentiel malgré les conditions générales difficiles. Je pense qu’il est plus facile de souligner ainsi l’importance de ce prix dans de telles circonstances.

Chère Madame Elman,

Je me réjouis que vous ayez pu venir ici en ces temps difficiles. Je suis navré pour la mise en quarantaine, mais cela nous concerne tous. C’est quelque chose que je connais bien puisque moi aussi, j’ai récemment passé deux semaines en quarantaine, une expérience tout à fait intéressante durant laquelle j’ai eu beaucoup de temps pour me livrer à une introspection. Mais je suis heureux que vous soyez ici aujourd’hui.

Et ce jour est pour moi en quelque sorte une journée de l’Afrique, car comme Madame Eid vient de le mentionner, en fait, le sommet UE-Afrique aurait dû se dérouler ici en ce moment-même. C’est la raison pour laquelle je viens de m’entretenir par téléphone avec ma collègue d’Afrique du Sud, Naledi Pandor. Nous avons discuté de la manière dont nous continuerons à préparer le sommet reporté et essayerons, dans le cadre d’une rencontre des ministres des Affaires étrangères, de dégager les thèmes dont il sera question. Et je n’ai pas hésité à lui dire que ce soir, chère Madame Elman, j’allais vous décerner le Prix allemand pour l’Afrique. Elle m’a demandé de vous transmettre ses salutations cordiales. Actuellement, tout comme l’Allemagne dans l’UE, l’Afrique du Sud exerce la présidence de l’Union africaine.

Mesdames, Messieurs,

À cette période de l’année, on peut observer tous les soirs des volées d’oiseaux dans le ciel traversant l’Allemagne ; ils migrent vers le Sud, vers l’Afrique. Car l’Afrique, et c’en est bien la preuve, est tellement proche de nous que « nos » oiseaux migrateurs peuvent y passer l’hiver.

Pourtant, et c’est une réalité que nous devons entendre, quand on parle de l’Afrique ici en Allemagne et ailleurs en Europe, cela ne suscite souvent guère d’intérêt.

Bien évidemment, ce n’est pas le cas ce soir. En effet, l’Association économique germano-africaine lutte depuis plusieurs années contre ce mur.

Mais il y a encore un autre mur contre lequel nous devons lutter ensemble parce qu’il déforme souvent notre regard sur l’Afrique. Ce mur, malheureusement, est beaucoup trop présent dans notre société, aussi en ce qui concerne l’Afrique : les préjugés.

Les crises, les maladies et la corruption : ces trois facteurs continuent de marquer l’image qu’une grande partie de l’opinion publique européenne a de l’Afrique. Et le quatrième facteur, le colonialisme ainsi que ses conséquences, se fait lui aussi toujours ressentir, des deux côtés.

Même certaines pensées nouvelles menacent de devenir des clichés au vu de la méconnaissance d’autrui qui, regrettablement, existe toujours. Ainsi, les incessants discours sur « l’Afrique en tant que continent d’avenir » reflètent tout au plus une partie de la réalité.

Car la réalité de l’Afrique, un continent avec deux fois plus d’États que l’UE et presque sept fois plus grand qu’elle, cette réalité de l’Afrique est complexe : sur le plan ethnique, socio-culturel, économique, historique et aussi religieux.

À cela s’ajoutent les bouleversements géopolitiques qui n’épargnent pas non plus l’Afrique.

Des partenaires comme les États-Unis, qui sont traditionnellement fortement engagés, cherchent à jouer un nouveau rôle et créent ainsi des espaces vacants en matière de politique de sécurité.

Le Royaume-Uni ne s’engage plus dans le cadre de l’Union européenne, une conséquence du Brexit.

Et dans bien des régions, la Chine donne le ton. Cela tient également au fait que Pékin formule très clairement ses intérêts en Afrique et les fait valoir de manière encore plus résolue.

Mais qu’est-ce que cela signifie pour nos relations avec l’Afrique, voire même pour la formulation d’une « politique africaine » européenne dont il est souvent question dans l’Union européenne ?

Dans un premier temps, nous, Européens, devrions enfin percevoir l’Afrique comme notre allié naturel, et ce pas seulement sur le plan géographique.

Car les principaux défis de notre temps nous frappent de la même façon : ils nous frappent nous, en Europe, et nos amis en Afrique.

L’exemple le plus actuel est certainement la pandémie mondiale que nous ne maîtriserons que si nous luttons contre elle à l’échelon international. Cela explique pourquoi l’Europe fait tant, par exemple, pour qu’un vaccin et des médicaments soient mis à disposition de tous. À l’heure actuelle, on parle beaucoup de la recherche et de l’homologation d’un vaccin ; j’espère que cela se réalisera dans un avenir proche. Mais il y a encore un deuxième obstacle à surmonter : la production du vaccin. Et après cela, nous devrons faire en sorte que ce vaccin soit considéré comme un bien public mondial et qu’il arrive là où il faut, pas seulement là où on peut se le permettre.

Mesdames, Messieurs,

La pandémie n’est pas le seul phénomène qui, par définition, ne s’arrête pas aux frontières : c’est également le cas de la transformation numérique, du changement climatique, de l’exode et de la migration. C’était déjà le cas dans le passé et cela ne changera pas à l’avenir.

Et la conséquence logique de cela, c’est qu’au vu de tous ces défis, nous, Africains et Européens, devons coopérer encore plus étroitement.

Ainsi, dans le cadre de notre présidence du Conseil de l’Union européenne, le gouvernement fédéral s’est fixé trois grands objectifs.

Le premier, c’est qu’on devrait peut-être simplement commencer un jour à apporter quelques éclaircissements. Au sein du ministère fédéral des Affaires étrangères – et j’espère que nous aurons le soutien du Bundestag –, nous commençons à augmenter les ressources humaines et logistiques dans nos représentations à l’étranger dans des régions fragiles d’Afrique, et ce dans tous les domaines. Nous en discutons avec le législateur budgétaire.

Mais c’est une des conditions pour non seulement en apprendre davantage et être informé plus rapidement, mais aussi pour pouvoir réaliser véritablement les nombreuses initiatives existantes.

Par ailleurs, nous avons investi dans de nouveaux partenariats, par exemple dans l’initiative « Compact with Africa » dans le cadre du G20. Mais aussi au niveau régional, comme avec les pays du G5 Sahel.

Et nous avons amélioré notre sens de la communication stratégique. Pour comprendre par exemple la raison pour laquelle des dizaines de milliers de personnes manifestent actuellement contre la violence policière à Lagos, il suffit tout simplement de suivre les médias sociaux africains.

Et si on veut éviter que les crises s’exacerbent et continuent de se propager, il est également nécessaire de se pencher sur une région telle que le bassin du lac Tchad dont la situation est explosive : détérioration de la sécurité, services publics manquants et crise humanitaire.

C’est la raison pour laquelle, autre exemple, nous avons créé là-bas avec nos partenaires internationaux comme la Suède, le Royaume-Uni et la France un programme de stabilisation régional géré par le Programme des Nations Unies pour le développement, qui simplifie de manière très concrète et pratique la vie des gens sur place.

Cela m’amène à mon deuxième point : nous avons besoin d’une boîte à outils qui soit aussi vaste et flexible que la réalité africaine contrastée. Le modèle « prêt-à-porter » ne fonctionne pas dans ce contexte.

Dans le cadre de l’initiative « G20 Compact with Africa », nous coopérons par exemple de manière très ciblée avec des pays tels que le Ghana ou l’Éthiopie qui veulent faire avancer des réformes et créer un environnement plus propice aux investissements privés.

En revanche, dans une région en crise comme le Sahel, notre engagement va de l’aide humanitaire à la stabilisation des structures publiques et à la coopération au développement, en passant par la formation des forces de sécurité, pour créer dans un premier temps des perspectives pour une coexistence pacifique.

Et grâce à une nouvelle facilité européenne pour la paix, nous voulons à l’avenir mieux aider de telles régions à protéger leurs citoyens de la violence et donc à créer un environnement sûr qui favorise également une croissance durable et le renforcement de la participation démocratique.

Entre-temps, nous avons également beaucoup fait pour les régions émergeant d’un conflit. Mais nous ne devons pas en rester là, car nous sommes encore loin d’avoir accompli tout ce que nous voulions.

Au Soudan, après des décennies de dictature, nous avons forgé une coalition internationale afin d’appuyer les forces démocratiques.

Et dans votre pays d’origine, chère Madame Elman, la Somalie, nous soutenons des réseaux locaux de médiation pour la paix afin de laisser place à la réconciliation après des années de guerre civile.

Mesdames, Messieurs,

Un troisième et dernier point qui m’importe tout particulièrement lorsqu’il est question des relations de l’Europe avec l’Afrique.

Nous, Européens, faisons bien de soutenir du mieux que nous pouvons tous les efforts visant à renforcer l’unité africaine. En effet, de par notre expérience, nous savons que dans ce monde de la concurrence des grandes puissances, nous aussi, Européens, pouvons uniquement être entendus si nous parlons d’une seule et même voix en Europe.

Les échanges entre l’Union européenne et l’Union africaine ainsi qu’avec des organisations régionales africaines n’ont jamais été aussi importants qu’en ce moment, précisément pour cette raison.

Et en tant que premier marché intérieur au monde, l’Europe est pour ainsi dire prédestinée à soutenir l’Union africaine dans l’un de ses projets clés : la mise sur pied d’une zone de libre-échange continentale.

Mais cela ne suffit toujours pas à exploiter pleinement le potentiel des relations entre l’UE et l’Afrique, et cela vaut dans les deux sens. En effet, il est question d’un partenariat d’égal à égal.

Avec sa biodiversité et son énorme potentiel en matière d’énergies renouvelables, l’Afrique a tout simplement un rôle clé à jouer dans la mise en œuvre du pacte vert pour l’Europe, y compris pour nous en Europe.

Et en Europe, nous pouvons également apprendre de l’Afrique dans d’autres domaines.

Sur le continent africain, une entreprise nouvellement créée sur quatre est fondée par une femme. À l’échelle mondiale, nulle part ailleurs le taux d’entrepreneuses n’est aussi élevé qu’en Afrique.

C’est d’ailleurs ce que j’ai régulièrement remarqué lors de mes déplacements. Que ce soit au Soudan ou en Sierra Leone : ce sont souvent les femmes qui, avec beaucoup d’imagination et aussi avec beaucoup de courage – comme on peut d’ailleurs le voir en ce moment au Bélarus – empruntent de nouvelles voies et changent les sociétés.

Voilà qui me ramène à vous, chère Madame Elman.

Tout d’abord, je vous félicite de tout cœur pour votre prix d’aujourd’hui !

À tout juste 30 ans, cela fait déjà plus d’une décennie que vous vous engagez pour les personnes les plus vulnérables dans notre société : les enfants-soldats, les survivantes de violences sexuelles, les victimes du terrorisme islamiste qui, malheureusement, est encore largement présent dans votre pays.

J’ai le plus grand respect pour cet engagement, et je sais que je ne suis pas le seul. Surtout lorsqu’on voit les lourds sacrifices personnels que votre famille a dû faire, aussi bien en période de guerre civile que depuis votre retour en Somalie.

En votre personne, le Prix allemand pour l’Afrique récompense une lauréate très digne, très inspirante et profondément humaine.

En tant que lauréate du Prix allemand pour l’Afrique, vous êtes en bonne compagnie. Car après avoir surtout récompensé auparavant des personnalités politiques africaines, ces huit dernières années, ce prix a été remis presque exclusivement à des représentantes et à des représentants engagés de la société civile.

C’est un changement de paradigme bien nécessaire !

C’est aussi la raison pour laquelle l’année dernière, nous avons délibérément ancré l’approfondissement de nos partenariats au niveau de la société civile comme l’une de nos priorités dans les lignes directrices de notre politique africaine.

La réconciliation des sociétés, la protection des droits de l’homme, le combat pour la participation politique et contre toute forme de discrimination : tout cela est tout simplement impossible sans une société civile forte.

Que ce soit en Afrique, en Europe ou ailleurs dans le monde.

Pour moi, cela signifie que nous avons besoin – en Afrique, en Europe, mais aussi ailleurs – d’encore plus de personnes de votre calibre, chère Madame Elman !

Nous avons besoin d’encore plus de femmes et d’hommes qui soient prêts à s’engager en faveur de l’humanité, souvent dans des conditions extrêmement difficiles inimaginables ici en Europe centrale.

Des femmes et des hommes qui élèvent la voix contre l’injustice.

Mesdames, Messieurs,

Si nous écoutons davantage ces voix, en Afrique, en Europe et dans nombre d’autres régions du monde, les murs dont j’ai parlé au début de mon discours tomberont également. Les murs du désintérêt et des préjugés.

Alors enfin nous reconnaîtrons ce qui nous unit réellement.

Et c’est beaucoup plus que ce que nous pensons.

Toutes mes félicitations pour le Prix allemand pour l’Afrique, Madame Elman ! Je vous remercie.

Retour en haut de page