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« J’espère que le coronavirus ne changera pas durablement le monde »

Le coronavirus va-t-il changer le monde ?

Le coronavirus va-t-il changer le monde ?, © picture alliance/ HMB Media/ Heiko Becker

03.11.2020 - Article

Monsieur le Ministre, le deuxième confinement lié au coronavirus commence lundi. En cette période de pandémie, pouvez-vous garantir que l’Allemagne ne fermera pas ses frontières avec ses pays voisins ?

Oui, les frontières resteront ouvertes. Nous avons acquis suffisamment d’expériences au printemps en ce qui concerne l’organisation des contrôles si cela s’avérait nécessaire. Je suis certain que nous ne verrons pas d’embouteillages de plusieurs dizaines de kilomètres à la frontière.

Au printemps, de tels embouteillages n’ont pas été provoqués par l’Allemagne, mais par la Pologne par exemple. Êtes-vous en concertation avec vos homologues pour que cela ne se reproduise plus ?

C’est ce que je fais presque au quotidien. Nous nous informons notamment mutuellement des décisions qui concernent d’autres pays et que nous devons prendre, par exemple les avertissements aux voyageurs. Aucun de nos pays voisins ne veut contribuer de manière irréfléchie à la fermeture des frontières. Des embouteillages de 50 kilomètres ne sont pas non plus dans l’intérêt de la Pologne, aussi bien sur le plan sociétal qu’économique.

Des frontières ouvertes : cela s’applique-t-il également à la Tchéquie dont le nombre de contaminations est extrêmement élevé ?

Cela fait déjà quelque temps que ce nombre est plus élevé en Tchéquie que chez nous. Par conséquent, nous avons mis en vigueur des dispositions claires de mise en quarantaine. Le trafic frontalier a de toute façon déjà été limité au strict nécessaire. Il est vrai que les voyageurs qui sont revenus en Allemagne après l’été ont contribué à l’augmentation du nombre de cas. Il nous fallait réagir et nous avons donc classé de nombreuses régions de l’UE comme zones à risque. Après cela, le nombre de cas liés à des touristes retournant en Allemagne a considérablement diminué.

Le coronavirus va-t-il changer le monde ?

La pandémie l’a fait depuis longtemps. J’espère qu’elle ne le fera pas durablement.

La politique étrangère fonctionne-t-elle uniquement par vidéo ?

Je n’avais encore jamais occupé une fonction politique où les rencontres personnelles et la confiance mutuelle étaient aussi importantes que dans le domaine de la politique étrangère. À l’heure actuelle, je profite du fait que j’ai énormément voyagé durant les deux premières années de mon mandat et que j’ai ainsi pu bâtir autant de liens de confiance. Étant donné que je connais bien nombre de mes collègues aujourd’hui, il nous est possible de clarifier beaucoup de choses également par vidéo. Mais faire la connaissance de quelqu’un en toute confiance par visioconférence est bien évidemment beaucoup plus difficile. Commencer un mandat dans ces circonstances serait difficile. Lors d’une visioconférence, il est facile de se connecter et on a vite fait de se déconnecter. Quand on parcourt 4 000 kilomètres en avion et qu’on peut discuter en personne en toute quiétude, alors l’hôte en question sait qu’il ne peut pas renvoyer comme ça son interlocuteur à la maison comme s’il n’avait jamais été là. C’est plus fructueux.

Beaucoup de personnes ont montré du doigt le président américain Trump pendant la crise. Désormais, le nombre de cas dans l’UE augmente encore plus rapidement qu’aux États-Unis. Prenons-nous les bonnes mesures ?

Parmi les réactions que j’ai vues à l’étranger, il y avait plutôt de l’admiration ainsi que le souhait de prendre des mesures similaires. Si on compare notre situation avec celle d’autres pays, on en conclut que l’Allemagne fait plutôt bonne figure. La situation dans notre pays est tendue. Nous nous voyons dans l’obligation d’imposer de nombreuses contraintes aux gens. Partout en Allemagne, beaucoup de personnes se sont surpassées ces derniers mois : dans les hôpitaux et les offices de santé publique, dans les écoles et les crèches, dans les entreprises ou dans les familles. C’est grâce à cet engagement que nous arrivons pour l’instant à mieux affronter la crise que d’autres. Mais un hiver difficile nous attend.

La gestion politique de Donald Trump face au coronavirus jouera également un rôle lors de l’élection présidentielle américaine mardi prochain. Honnêtement, dans quelle mesure souhaitez-vous que Joe Biden gagne ?

En tant que ministre fédéral des Affaires étrangères, je trouve cela dangereux de formuler des vœux personnels quant aux résultats électoraux d’autres pays. Ce n’est pas notre décision, mais le choix démocratique des citoyennes et citoyens américains. En revanche, je souhaite que ce que les Américains nous ont appris se réalise, c’est-à-dire que les règles de la démocratie soient respectées de tous. Cela signifie qu’il n’y a pas seulement de brillants vainqueurs mais aussi de bons perdants. Cela comprend aussi la culture d’un comportement civilisé entre démocrates. Nous devrons ensuite vivre avec, quel que soit le résultat des urnes.

Que voulez-vous dire par là ?

J’espère vraiment que les relations transatlantiques s’amélioreront.

Qu’est-ce qui, dans ces relations, doit s’améliorer concrètement ?

Sous le président Barack Obama aussi, nous ne partagions pas toujours le même avis. Mais à l’époque, on discutait, on se consultait, notamment quand il y avait des divergences d’opinion. Malheureusement, avec le président actuel, de tels processus de consultation qui fonctionnent n’existent pas, ce qui mine la confiance. Et au final, c’est Moscou et Pékin qui tirent parti de nos différends. Nous avons donc besoin de toute urgence d’un nouveau départ des relations transatlantiques.

Quand vous êtes-vous entretenu la dernière fois avec le secrétaire d’État américain Mike Pompeo ?

C’était il y a quelques semaines. Nous discutons ouvertement sur tous les dossiers, même si nous ne sommes pas du même avis. Je pense tout particulièrement à l’accord sur le nucléaire iranien et à l’embargo sur les armes contre l’Iran. Les tweets du président me donnent l’impression qu’ils nous surprennent non seulement nous, les Européens, mais même une partie de l’administration américaine. Nous ne sommes pas les seuls à avoir appris de la presse que le président Trump voulait rappeler la moitié de tous les soldats américains stationnés en Allemagne. Pour nos relations, une telle manière de faire sur des questions très sensibles est plus que problématique.

Est-ce que cela vous bouleverse personnellement ?

Cela me préoccupe beaucoup. Les États-Unis sont notre principal partenaire en dehors de l’Europe. Nous sommes guidés par les mêmes valeurs. Nous avons besoin des États-Unis si nous voulons défendre ces valeurs à l’échelle mondiale.

Si Joe Biden gagne, qu’est-ce qui va changer ?

Même sous un nouveau président, les États-Unis maintiendront leur cap, c’est-à-dire qu’ils vont se retirer progressivement de certaines sphères d’influence. Mais nous devrions refaire équipe. La division sociétale dans nos pays augmente. S’attaquer à la racine de ces phénomènes, voilà l’un des plus grands défis futurs pour les Américains, les Allemands, les Européens. Et cette tâche sera plus facile à accomplir si nous l’abordons ensemble, si nous nous écoutons mutuellement et si nous apprenons les uns des autres. Comme le font des partenaires, comme le font des amis. Après l’élection américaine, nous soumettrons rapidement des propositions à Washington, parmi lesquelles un « New Deal  » transatlantique. Nous avons besoin d’une nouvelle conception commune des « règles du jeu » mondiales. Le commerce et la protection du climat, et même la pandémie de coronavirus, sont des domaines pour lesquels les réponses purement nationales ne suffisent pas.

Au sein du SPD, des voix fortes s’élèvent à cause de Trump pour demander le retrait des armes nucléaires américaines de l’Allemagne. Si Joe Biden devenait président, celles-ci pourraient-elles rester ?

Il s’agit en premier lieu de détendre les relations germano-américaines. Regardez ce que disent les sondages : l’image que les Allemands ont des États-Unis s’est nettement dégradée ces quatre dernières années. Les gens se rendent bien compte de la difficulté à coopérer avec l’administration Trump. M. Trump a qualifié dans la foulée la Chine, la Russie et l’UE de principaux ennemis des États-Unis. Il faut que cela cesse.

Qualifieriez-vous encore les États-Unis de puissance protectrice ?

Nous avons besoin du partenariat en matière de sécurité avec les États-Unis. Aujourd’hui comme demain, en Europe et ailleurs. Mais nous continuerons d’investir dans la sécurité européenne afin que nous devenions nous-mêmes plus souverains. Cela ne veut pas dire que nous souhaitons nous détourner du partenariat transatlantique mais au contraire que seule une Europe qui fournit des efforts crédibles pour défendre elle-même ses propres intérêts en matière de sécurité restera à l’avenir un partenaire attractif pour les États-Unis.

Si vous observez les candidats sous l’angle de la politique étrangère, quelles conclusions tirez-vous ?

Leurs stratégies politiques sont différentes. Joe Biden s’inscrit dans la tradition qui considère la coopération multilatérale comme une force de l’Amérique. L’idée derrière cela, c’est que les nations à elles seules ne peuvent relever les grands défis de ce monde tels que la mondialisation, la transformation numérique, le changement climatique, la migration ou la pandémie, mais que des solutions internationales sont nécessaires. Tous les enjeux auxquels nous sommes confrontés ne connaissent plus de frontières.

Si l’on devait donner un titre à votre mandat jusqu’à présent, ce serait : le multilatéralisme...

Oui, car je suis convaincu que nous ne parviendrons à résoudre les problèmes de notre époque que par la coopération internationale. C’est la raison pour laquelle je suis d’avis que le retour à la composante purement nationale est si fatal. Malheureusement, ce n’est pas seulement le cas aux États-Unis. Faire croire aux gens qu’il est possible de relever les grands défis en faisant cavalier seul, c’est se rendre coupable d’une tromperie majeure. L’avenir de notre monde sera désastreux si nous ne répondons pas ensemble aux grandes questions de notre époque.

Longtemps, l’Allemagne était considérée comme un géant économique et un nain diplomatique.

Vous me voyez contraint d’objecter. La semaine dernière par exemple, ma collègue d’Afrique du Sud Maite Emily Nkoana-Mashabane m’a dit ce que j’entends partout lorsque je suis en déplacement dans d’autres pays : l’Allemagne jouit d’un degré de confiance élevé presque partout dans le monde. Une des raisons pour cela est que personne ne part du principe que nous avons des intentions cachées, donc que nous poursuivons des intérêts secrets. C’était le cas quand nous avons pris la présidence du Conseil de l’UE cet été et c’était le cas quand, il y a deux ans, nous avons été élus comme membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. La manière dont fonctionne la diplomatie allemande n’est peut-être pas aussi bruyante que celle d’autres États. Mais cela ne la rend pas pour autant moins efficace. C’est la raison pour laquelle beaucoup attendent de nous que nous assumions des responsabilités à l’échelle mondiale.

Où l’Allemagne assume-t-elle cette responsabilité ?

En Ukraine, en partenariat avec la France, nous avons empêché une guerre ouverte. Nous contribuons au maintien du cessez-le-feu. Les négociations sur le cessez-le-feu en Libye ont été engagées sous notre direction. Ces efforts commencent enfin à porter leurs fruits. Le gouvernement américain nous demande de piloter et potentiellement même d’accueillir chez nous les pourparlers de paix entre le gouvernement afghan et les talibans, qui ont commencé au Qatar. Ce ne sont là que quelques exemples. Nous ne voulons pas trop en faire, mais nous assumons nos responsabilités.

Qu’est-ce que cela signifie pour les relations avec la Chine qui se montre de plus en plus agressive ?

Le plus important est que nous ayons une stratégie européenne à l’égard de la Chine. Ces derniers mois, le gouvernement fédéral a réajusté sa politique chinoise en concertation étroite avec la Commission européenne. Tout le monde a compris que la Chine est non seulement un partenaire commercial, mais aussi un rival systémique. Nous abordons très ouvertement les problèmes, comme la persécution des Ouïghours, les questions de sécurité dans la mer de Chine méridionale et la violation de l’accord sur l’autonomie de Hong Kong. Le fournisseur chinois Huawei veut développer notre réseau 5G. Les règles de passation des marchés que nous allons définir prendront non seulement très au sérieux les critères économiques, mais également des questions liées à notre sécurité.

Ne serait-il pas temps de faire un exemple en excluant Huawei ?

Nous sommes en train de définir les critères de sécurité. Je pense que la transformation numérique du monde en tant que telle fera que le pouvoir politique sera de plus en plus distribué de manière numérique. Et, dans ce cas, que nous devenions fortement dépendants d’une entreprise liée à un État que je qualifie de rival systémique ne peut pas être dans notre intérêt européen.

L’Europe n’a-t-elle pas raté le coche dans ce domaine ?

Nous exerçons actuellement la présidence du Conseil de l’Union européenne et l’une de nos priorités est plus de souveraineté européenne. Nous ne devons pas devenir le jouet des grandes puissances que sont les États-Unis, la Russie et la Chine. On l’observe très clairement pour la transformation numérique : deux pôles numériques sont en train de se former dans le monde. D’une part, un pôle américain, la Silicon Valley, un modèle purement axé sur la maximisation des profits. D’autre part, le modèle chinois qui use également de la transformation numérique pour procéder à un contrôle massif. Je trouve que ces deux modèles ne correspondent pas à ce que nous concevons comme nos valeurs européennes.

Quelle en est la conséquence ?

Du routeur au cloud, nous devons créer nos propres solutions et entreprises pour gagner en souveraineté, et ne devons pas nous retrouver dans des situations de dépendance, que ce soit avec l’Ouest ou avec l’Est.

Aux États-Unis, des forces puissantes suivent la ligne du découplage avec la Chine afin de mettre fin à la situation de dépendance mutuelle. Est-ce une option pour vous ?

Il s’agit d’une question diplomatique fondamentale : ces dernières années, la Chine est devenue très puissante sur le plan politique, économique et militaire. Pensons-nous que nous pouvons freiner la Chine en nous en « découplant » complètement ?  À mon avis, cela ne constitue pas une approche bénéfique.

En tant que Sarrois, vous êtes très proche de la France et essayez de résoudre tous les problèmes en matière de politique étrangère avec Paris. Au moment même où nous vivons une nouvelle vague de terrorisme stimulée par le président turc dans notre pays voisin, les partis de la gauche allemande ne devraient-ils justement pas élever davantage la voix contre l’islamisme, comme l’a demandé Kevin Kühnert ?

Je trouve que c’est complètement égal que l’on soit au centre, à gauche ou à droite de la scène politique. Il n’y a qu’une seule réponse possible : la tolérance zéro. Le terrorisme islamiste est une attaque contre nos démocraties libérales. Il a non seulement pour but d’endommager, mais de détruire la manière dont nous coexistons. C’est pourquoi nous devons nous y opposer de manière très, très résolue.

Le débat suscité par la décapitation du professeur Samuel Paty n’a donc pas vraiment eu lieu...

Je dirais qu’il est tout à fait opportun de se pencher un peu plus intensément sur ce sujet que certains ne le font.

Vivons-nous déjà un choc civilisationnel ?

Ce terme existe depuis longtemps, du moins sur le plan littéraire.

Vous faites référence à l’ouvrage « Choc des civilisations » de Samuel Huntington ?

Oui. Je ne qualifierais pas cela de choc civilisationnel. Mais nous vivons dans un monde dans lequel des valeurs culturelles complètement différentes se rencontrent et où nous ne sommes pas arrivés jusqu’à présent à trouver un équilibre. Cela aussi c’est une tâche à laquelle nous ne pouvons nous atteler qu’ensemble. Ensemble, nous devons nous engager pour plus de liberté et de respect dans nos sociétés. Et pour que les individus puissent vivre en bons termes malgré leurs contextes culturels et religieux différents.

Ce conflit dramatique se déroule entre deux membres de l’OTAN ; le président Erdogan peut-il demeurer un partenaire fiable à nos yeux ?

Le comportement du président Erdogan en décidera. Je ne pense pas qu’il soit dans l’intérêt de la Turquie de se détourner entièrement de l’Europe et des valeurs que nous défendons ici. Le gouvernement turc a certainement intérêt à ce que la prospérité soit assurée dans son pays. Or cela ne sera pas le cas avec une ligne isolationniste.

Propos recueillis par Georg Ismar, Hans Monath et Mathias Müller von Blumencron

www.tagesspiegel.de

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