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Libye : « les forces armées étrangères doivent se retirer »

Le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, pendant l'interview (photo d'archives)

Le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, pendant l'interview (photo d'archives), © picture alliance/dpa/Kay Nietfeld

22.06.2021 - Article

Interview du ministre des Affaires étrangères Heiko Maas à l’occasion de la prochaine Conférence de Berlin sur la Libye qui se prépare. Publiée dans les quotidiens « Die Welt  » (Allemagne) et « La Repubblica » (Italie)

Question : Monsieur le Ministre, des progrès se sont dernièrement dessinés lors des discussions menées dans le cadre du processus de Berlin pour la résolution du conflit en Libye. Les négociations initiées par l’Allemagne doivent continuer la semaine prochaine au cours d’une nouvelle conférence organisée dans la capitale allemande. Qu’attendez-vous de ces discussions ?

Heiko Maas, ministre fédéral des Affaires étrangères : Le processus de Berlin avait une double approche. Nous souhaitions d’une part parvenir à un accord avec les États alimentant la guerre en fournissant des armes ou des fonds pour qu’ils mettent fin à cette politique. D’autre part, nous souhaitions favoriser la mise en place d’un cessez-le-feu au sein même de la Libye et la formation d’un gouvernement accepté par tous. Entre-temps, le cessez-le-feu est devenu réalité et un gouvernement existe également depuis le mois de mars. La production de pétrole ainsi que d’autres branches de l’économie sont relancées. La conférence de la semaine prochaine cherchera à donner un nouvel élan au processus, notamment en vue des élections prévues pour le 24 décembre ainsi que pour le retrait des troupes étrangères de Libye.

Question : Ces points sont justement assez problématiques. Il semble que des forces importantes au sein du pays tentent de reporter les élections ou de les annuler pour l’instant. Même le premier ministre Abdelhamid Dbeibah ne semble pas s’engager résolument pour la tenue des élections selon le calendrier prévu.

Heiko Maas : J’en ai discuté il y a deux semaines seulement avec le Premier ministre, Monsieur Dbeibah. Il m’a assuré que l’organisation des élections était bien engagée. Les discussions nous ont permis de comprendre que l’organisation d’élections n’est pas si simple après tous les événements des dernières années en Libye. Malgré les difficultés, je n’ai cependant pas l’impression que mes interlocuteurs libyens souhaitent reporter voire annuler encore une fois les élections.

Question : La date de départ des troupes étrangères de Libye reste également vague. Un nouvel accord avait été trouvé à cet effet à Berlin l’année dernière. Mais rien ne se passe.

Heiko Maas : C’est juste. Les parties qui s’étaient engagées à se retirer lors de notre dernière rencontre à Berlin ne se sont pas tenues à leurs engagements. Mais les troupes étrangères doivent se retirer si les Libyens souhaitent reprendre la main sur l’histoire de leur pays. C’est également d’une revendication du gouvernement de transition. Je pense qu’il n’est pas question de remettre le retrait en cause mais de déterminer le quand et le comment. Les troupes étrangères doivent quitter le pays au fur et à mesure à un rythme régulier, afin de ne pas entraîner un soudain déséquilibre militaire qui pourrait être utilisé par l’une des parties pour lancer une attaque surprise.

Question : Le Président du Parlement européen, David Sassoli, plaide pour que l’UE mette en place de nouvelles missions de sauvetage en mer le long des côtes libyennes. Que pensez-vous de cette revendication ?

Heiko Maas : Lorsque j’observe les États membres de l’UE, les conditions pour une telle mission ne me semblent pas réunies. Des règles existent pour l’accueil des réfugiés, par exemple lorsque l’opération maritime IRINI de l’UE procède à un sauvetage en mer à l’est des eaux territoriales libyennes. Au-delà de ce cadre, la marge de manœuvre me semble extrêmement restreinte à Bruxelles. Nombre d’États membres ne donneraient pas leur accord à une nouvelle mission de sauvetage en mer. Est-ce qu’une telle mission engendrerait une hausse de l’immigration ? Cela reste incertain je pense. Ce qui est sûr : même une nouvelle mission de sauvetage en mer ne nous permettrait tout bonnement pas d’absorber l’ensemble des flux migratoires vers l’Europe. Nous avons besoin d’une approche globale qui cerne en particulier les causes profondes de la migration.

Question : Le nouveau Premier ministre italien, Mario Draghi, qui sera à Berlin la semaine prochaine pour sa première visite officielle, vise la création d’un accord de l’UE pour réglementer l’immigration. Qu’en pensez-vous ?

Heiko Maas : L’Allemagne apporterait son plein soutien à un pacte européen pour l’immigration. Nous devons définir une clé de répartition des réfugiés pour l'ensemble de l’UE. Au besoin, les pays ne souhaitant pas accueillir de réfugiés devraient participer d’une autre manière à la gestion de ces missions, par exemple en mettant des fonds à disposition pour la protection des frontières extérieures. Nous devons enfin avancer sur la question du partage des responsabilités.

Question : Environ 70 pour cent des migrants susceptibles d’être renvoyés dans le pays de l’UE dont ils ont franchi la frontière en premier (par exemple l’Italie ou la Grèce) conformément au règlement de Dublin arrivent en Allemagne et en France. Ces reconduites à la frontière au sein de l’UE sont actuellement suspendues en raison de la pandémie. L’Allemagne va-t-elle à présent reprendre ces procédures de refoulement ?

Heiko Maas : La Covid-19 ne peut pas servir d’excuse perpétuelle pour ne rien changer au cours des choses. Nous avons besoin d’une solution globale, qui règle notamment la question des migrations secondaires au sein de l’UE. Nous devons tous assumer nos responsabilités.

Question : L’UE discute actuellement d’un nouveau pacte migratoire avec la Turquie. Pensez-vous que cela serait utile ?

Heiko Maas : Oui, nous devons actualiser notre modèle de coopération sur la migration avec la Turquie. Malgré les difficultés auxquelles nous sommes confrontés avec le gouvernement turc, nous devons reconnaître que ce pays assume pour nous une charge non négligeable engendrée par l’afflux migratoire. Ainsi, près de quatre millions de réfugiés ayant fui la guerre civile en Syrie et en provenance d’autres pays de la région vivent en Turquie. Je pense que nous avons en Europe particulièrement intérêt à ce que l’accord migratoire passé avec la Turquie évolue et soit actualisé.

Question : Les Européens ont subventionné la Turquie à hauteur de six milliards d’euros dans le cadre de l’ancien accord. Le nouvel accord devrait-il également s’orienter à cet ordre de grandeur ?

Heiko Maas : Je ne souhaite pas lancer des chiffres mais il est certain que cela ne fonctionnera pas sans argent. La Turquie supporte au final des coûts considérables que d’autres n’ont pas à assumer. Au bout du compte, il est question de la prise en charge de millions de personnes.

Question : Mais le pacte existant offre déjà un outil de chantage au gouvernement de Recep Tayyip Erdogan.

Heiko Maas : Pour le moment, les relations avec la Turquie sont plutôt constructives. Je crois que la Turquie s’est elle-même rendue compte qu’elle a intérêt à entretenir de bonnes relations avec l’UE. Afin de consolider ces relations, il est essentiel que nous avancions sur les thèmes des droits de l’homme et de l’état de droit en Turquie. Il s’agit pour beaucoup au sein de l’UE de conditions préalables à l’élargissement de l’union douanière ou à la libéralisation du régime des visas.

Question : De nouvelles sanctions à l’encontre du Bélarus sont à l’ordre du jour du prochain Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’UE. Seriez-vous favorable à de nouvelles sanctions ?

Heiko Maas : Oui, je suis convaincu qu’il est incontournable d’édicter de nouvelles sanctions contre le Bélarus. Rien ne laisse à penser que le président bélarussien Alexandre Loukachenka changera rapidement et fondamentalement. C’est pourquoi l’Europe doit réagir. La répression de l’opposition, la violence à l’encontre des manifestants, les arrestations... Tout cela est absolument inacceptable. Nous avons par le passé déjà sanctionné certaines personnes physiques et morales. Nous prévoyons à présent d’étendre les sanctions à certaines branches de l’économie bélarussienne, telles que l’industrie du potassium ou le secteur de l’énergie. Et nous devrions empêcher le gouvernement de Minsk d’obtenir des fonds au sein de l’UE par le biais d’emprunts d’État.

Question : Lors des rencontres entre Joe Biden et l’UE ainsi que l’OTAN, de nombreuses annonces concernant le renforcement des relations américano-européennes ont été faites. Mais, concrètement, quelles sont les évolutions, par exemple en ce qui concerne les droits de douane punitifs ou le projet de gazoduc Nord Stream 2 ?

Heiko Maas : En ce qui concerne le conflit des subventions accordées à Boeing et Airbus, il a été décidé de lever les taxes punitives et les sanctions. Soyons francs, cela n’arrive pas trop tôt. Les sanctions mutuelles entre l’Europe et les États-Unis n’ont aucune raison d’être. Nous allons travailler ensemble pour supprimer toute trace des sanctions infligées au cours des dernières années pendant la présidence de Donald Trump. Nous avons également largement progressé sur la question de Nord Stream 2. Les dernières sanctions édictées à Washington exemptent les entreprises et personnes physiques allemandes. Les discussions continuent à présent et nous avons convenu de trouver des solutions d’ici le mois d’août. Une mission allemande revient justement de Washington.

Question : Lors du sommet de l’OTAN plus tôt cette semaine, l’importance de la Chine qui représente un « défi systémique » a été relevée.

Heiko Maas : Je dirais plutôt que la Chine a été ajoutée au concept stratégique de l'OTAN. Au vu des scénarios de menace, la Russie reste au centre de l’attention de l’OTAN. Mais l’organisation prête bien entendu également plus attention à la Chine aujourd’hui. À l’avenir, il ne suffira ainsi plus que seuls la Russie et les États-Unis discutent de désarmement. La Chine aura également son rôle à jouer.

Question : Vous critiquiez récemment l’initiative économique internationale de la Chine avec la création d’une nouvelle route de la soie, qui établit pour nombre de pays, dont certains pays européens, une dépendance financière. Comment peut-on s’en affranchir ?

Heiko Maas : Nous devons y répondre de manière active. La Chine profite de plus en plus souvent d’offres commerciales pour gagner en influence géostratégique. Nous en avons également discuté lors du G7. La Chine se sert également d’offres commerciales pour exercer son influence politique dans des États africains. De nombreux pays sont depuis longtemps emprisonnés dans une spirale de surendettement. Beaucoup d’entre eux nous disent : nous souhaitons nous affranchir de cette relation de dépendance, mais pour cela, nous avons besoin d’alternatives. C’est le cas pour l’Amérique latine, l’Europe du Sud-Est ou encore l’Indopacifique. C’est la raison pour laquelle nous devons mettre en place des alternatives à la route de la soie. Nous devons réfléchir à des manières de renforcer notre engagement économique et financier. Cela nous permettra d’aider ces pays à se développer ainsi que de limiter l’influence croissante de la Chine à travers le monde.

Question : L’Allemagne ne doit-elle pas changer d’attitude à cet effet ? Berlin a toujours essayé de jouer un rôle médiateur face à la Chine.

Heiko Maas : L’attitude de l’Allemagne vis-à-vis de la Chine a véritablement changé. Cela se voit dans les démarches entreprises avec l’UE, par exemple par les sanctions instaurées en raison des violations des droits de l’homme envers les Ouïghours. La posture de l’Allemagne est également bien plus claire que ces dernières années en ce qui concerne la situation à Hong Kong. La Chine est à la fois un concurrent et un rival systémique que nous devons affronter. Nous devons toutefois pour ce faire essayer de rester dans le dialogue. Nous ne pourrons pas relever les grands défis de notre époque tels que le dérèglement climatique ou le passage au numérique sans la Chine.

Question : L’Iran élit un nouveau président. Le monde s’attend à une victoire d’Ebrahim Raïssi, partisan d’une ligne dure. Quelles conséquences cela aura-t-il sur les tentatives de relance de l’accord sur le nucléaire ainsi que pour les droits de l’homme dans le pays ?

Heiko Maas : Le gouvernement iranien doit faire un choix fondamental sur le chemin qu’il souhaite prendre. Le peuple iranien devra-t-il continuer à souffrir des sanctions économiques ? Les négociations nous ont donné l’impression que Téhéran était en principe disposé à emprunter une voie constructive. Mais cela se montrera en fonction de la disposition de l’Iran à revenir aux côtés des États-Unis au respect de l’accord sur le nucléaire. La situation des droits de l’homme en Iran est inacceptable. Toutefois, elle n’a été nullement améliorée par la stratégie choisie par Donald Trump consistant à exercer un maximum de pression. Bien au contraire : Je pense que nous avons perdu à cette période des opportunités d’exercer une influence sur Téhéran. Une nouvelle désolidarisation de l’Iran risquerait certainement d’aggraver encore la situation des droits de l’homme sur place. Un retour à l’accord sur le nucléaire pourrait donc également représenter une chance dans ce domaine.

Question : Quelle est votre impression du nouveau gouvernement italien de Mario Draghi ?

Heiko Maas : C’est un peu comme avec l’équipe nationale italienne de football. Il s’agit d’une équipe solide en Europe qui ne cesse de s’améliorer pendant le tournoi. Nous observons en Italie le profond besoin de participer à la construction d’une perspective européenne. Je ressens ici des priorités différentes à celles fixées par le gouvernement précédent. C’est extrêmement important. L’Italie peut jouer un rôle central. Nous le voyons au sujet de la Libye mais également dans de nombreux autres domaines. C’est pour cela que je pense que le gouvernement italien et l’équipe nationale italienne de football partagent bien des aspects en ce moment.

Propos recueillis par Daniel-Dylan Böhmer et Tonia Mastrobuoni
www.welt.de

 

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