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Le virus de l’autoritarisme

Le ministre adjoint chargé des affaires européennes Michael Roth

Le ministre adjoint chargé des affaires européennes Michael Roth, © Michael Farkas

22.04.2020 - Article

Tribune de Michael Roth, ministre adjoint chargé des Affaires européennes, parue dans le quotidien « Die Welt  ».

La crise du coronavirus expose les problèmes de l’Europe sans ménagement, comme sous l’effet grossissant d’une loupe. Le virus confronte l’Union européenne à la plus grande épreuve de son histoire. Si l’avenir de notre communauté européenne de valeurs et de solidarité est en jeu depuis longtemps, c’est précisément maintenant qu’il faut nous unir et lutter ensemble plus étroitement que jamais : à la fois contre le coronavirus et pour notre conception de l’Europe – « whatever it takes » !

Dans les États membres de l’UE, la gestion de la crise a été, dans un premier temps, fortement marquée d’une empreinte nationale. Mais nous n’avons pas tardé à nous ressaisir : en collaborant étroitement, en nous soutenant les uns les autres et en faisant preuve d’esprit d’équipe. L’Union européenne et de nombreux États membres se montrent à présent unis et forts. L’esprit européen s’est manifesté dans des actions de solidarité active impressionnantes. Pour sauver des vies humaines, nous avons été contraints de placer de larges pans de nos économies en coma artificiel. Des millions d’Européennes et d’Européens craignent désormais pour leur emploi, leur entreprise et leur existence sociale. Les pays particulièrement touchés par le virus ont de toute urgence besoin de notre soutien. Ils comptent sur l’Europe. Les populations de ces pays doivent prendre conscience que nous ne sommes pas une « Union des beaux jours », que nous n’abandonnons personne, même dans les moments difficiles.

La solidarité européenne est le mot d’ordre face à la crise actuelle. C’est pourquoi l’UE a adopté dans un premier temps un plan de sauvetage sans précédent à hauteur de 540 milliards d’euros. Nous voulons ainsi apporter une aide de manière rapide et non bureaucratique aux personnes, aux entreprises et aux pays confrontés aux situations d’urgence les plus graves. Dans un deuxième temps, il est essentiel de remettre durablement l’Europe sur les rails à l’aide d’un vaste programme de reconstruction. Il est temps d’adopter un « Plan Marshall 2.0 » ! Pour ce faire, nous avons besoin de la force conjuguée de l’Union européenne. Nous devons tout mettre en œuvre pour renforcer l’Europe. Et ce faisant, nous devons être prêts à nous aventurer en terrain européen inconnu, y compris pour mettre en place de nouveaux instruments de solidarité et doter l’UE d’un budget robuste ! Ce sont, d’une part, la raison politique et économique et, d’autre part, la solidarité européenne qui doivent guider notre action, et non des préjugés et des idéologies qui appartiennent au passé. L’Europe tout entière compte sur l’Allemagne. Notre pays a une responsabilité particulière et même un devoir historique de faire preuve maintenant de solidarité et de courage. L’Allemagne étant le pays bénéficiant le plus de l’Europe, tant sur le plan économique que politique, il est dans son intérêt fondamental d’agir dans ce sens. L’Allemagne ne peut être forte lorsque l’Europe est faible. L’Europe est notre assurance-vie !

La lutte contre le virus met à rude épreuve la cohésion et la capacité d’agir de l’Europe. Il en va de même pour la communication. Nous devons lutter avec détermination contre la propagande, la désinformation ciblée et les théories du complot. Sortons de la défensive pour passer à l’offensive communicative ! Trop rares sont encore les occasions où nous parvenons à transmettre des images positives de notre solidarité et à les inscrire dans un discours européen convaincant. L’Union européenne doit renforcer la manière dont elle est perçue sur le plan émotionnel. Il ne s’agit pas de se couvrir d’éloges. Il s’agit pour l’Europe de s’affirmer dans un monde où l’autoritarisme connaît un essor alarmant et où la démocratie est menacée. Les régimes autoritaires essaient systématiquement de discréditer nos sociétés ouvertes, libérales et pluralistes. Le coronavirus ne fait qu’accélérer cette dérive !

Aujourd’hui plus que jamais, nos valeurs et notre mode de vie sont soumis à de fortes pressions –  et cela n’est pas le seul fait de puissances extérieures. Nous luttons non seulement contre le coronavirus mais également contre le virus de l’autoritarisme et sa propagation au cœur de l’Europe. Certes, des circonstances exceptionnelles exigent des compétences exceptionnelles. Mais le contrôle parlementaire et la liberté des médias n’en sont que plus importants que jamais. Personne ne doit étouffer la démocratie dans l’ombre de la pandémie. Ni en Hongrie ni ailleurs en Europe. Lorsque les principes fondamentaux de l’UE sont bafoués, cela ne doit être ni passé sous silence, ni ignoré. De telles violations doivent aussi avoir des conséquences financières. L’Union européenne doit dès à présent faire en sorte de rester, y compris après la crise, ce qui la rend si unique et si précieuse : une communauté de valeurs partagées. Par conséquent, un objectif important de la présidence du Conseil de l’UE qu’assurera l’Allemagne à partir du mois de juillet sera de mettre en place un mécanisme de surveillance de l’État de droit qui permettra d’effectuer un contrôle régulier de l’ensemble des États membres de l’Union. En effet, il nous faut enfin retrouver, au sein de l’UE, une compréhension commune de ce que constitue l’État de droit qui est au cœur de nos valeurs.

Au cours des prochains mois, nous devons remettre l’Europe sur la bonne voie et renforcer sa cohésion. Cela constituera une mission essentielle de la présidence allemande du Conseil de l’UE. Au vu des mesures de cloisonnement prises par les États membres, la partie n’est pas gagnée d’avance si l’on veut refaire de l’Union européenne une communauté de la liberté et de la liberté de circulation. Nous devons rapidement relancer Schengen et coordonner le plus possible nos décisions quant au moment et à la manière de redémarrer notre économie. Et si nous prenons vraiment au sérieux les enseignements tirés de la crise actuelle, il nous faudra enfin concrétiser l’idée d’une Europe sociale. L’approfondissement nécessaire de l’Union économique et monétaire par la mise en place d’une coordination obligatoire des politiques économiques et sociales reste encore à faire. Nous devons avoir pour objectif de corriger les profonds déséquilibres sociaux et économiques dans les pays de la zone euro et de créer d’ici à 2030 des conditions de vie équivalentes. Avec la mise en œuvre du programme de chômage partiel « SURE », nous faisons à présent œuvre de pionniers en matière de politique sociale et permettons ainsi aux salariés de conserver leur emploi pendant la crise. Par ailleurs, il nous faut, sans attendre, transposer concrètement l’idée d’un régime européen de réassurance chômage.  La crise du coronavirus nous a également rappelé de manière douloureuse la nécessité de mettre en place en Europe un système de santé moderne et résilient qui couvre l’ensemble de notre territoire. Nous devrions aussi accroître notre efficacité dans les domaines de la protection civile et de la prévention des crises. Il est essentiel d’élaborer rapidement une stratégie européenne contre la pandémie et de se fixer pour objectif une production européenne pour les biens essentiels à la survie tels que les équipements de protection et les médicaments.

Une bonne nouvelle pourtant : la crise a montré que les nationalistes et les populistes ont tort. Le repli sur soi des pays est une dérive dangereuse. Le coronavirus se joue des frontières. Seule une réponse européenne commune nous permettra de surmonter cette crise. Les égoïsmes nationaux, la pusillanimité européenne et la frilosité sont autant d’attitudes que nous ne pouvons pas nous permettre. Plus que jamais, il apparaît comme une évidence que nous avons besoin d’une Europe plus forte et non d’une Europe moins présente ! Il est indéniable que le coronavirus met à rude épreuve notre cohésion mais il peut aussi agir tel un catalyseur pour poursuivre l’intégration européenne – à condition toutefois que nous unissions nos forces de manière solidaire et que nous agissions avec détermination. Dans l’univers peu hospitalier de l’après-coronavirus, nous aurons besoin d’une Europe forte et solidaire animée par un système de valeurs fiable. La progression du changement climatique, les effets sociaux de la transformation numérique et la période de turbulences géopolitiques imposeront à chacun d’entre nous des efforts considérables. Il s’agit donc de poser dès aujourd’hui les jalons d’un avenir commun et librement choisi. L’heure de l’Europe unie a sonné !

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