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Des femmes au milieu des ruines : la légende des « Trümmerfrauen »

Les fameuses „Trümmerfrauen“ (femmes des ruines) dans les décombres de Berlin en 1946. Selon des recherches historiques récentes, leur nombre a été bien plus modeste que ne l’imagine la mémoire populaire.

Truemmerfrauen bei der Arbeit « Truemmerfrauen » in Berlin Dienstverpflichtung von Frauen als Arbeitkraefte fuer die Beseitigung von Truemmern (Gesetz des Alliierten Kon- trollrats vom 14. Januar 1946). - « Truemmerfrauen » bei der Arbeit. - Foto. |, © picture alliance/ akg-Images

07.05.2020 - Article

La guerre terminée, elles ont relevé leurs manches pour nettoyer les villes en ruine. Dans la mémoire collective allemande, les « Trümmerfrauen  » sont le symbole de l’abnégation qui a permis un nouveau départ. Mais leur rôle relève du mythe, montre une historienne.

Des femmes charriant des monceaux de gravats au milieu des ruines, armées de pelles et de seaux. Quel Allemand n’a pas entendu parler des « Trümmerfrauen  » ? Dans la désolation qui a suivi la capitulation du IIIe Reich, ces « femmes des ruines » ont relevé leurs manches et permis la reconstruction du pays. Photos d’archives à l’appui, elles incarnent l’héroïsme, l’esprit de sacrifice et l’optimisme qui ont, dans la mémoire collective, ouvert la voie au « miracle économique » de l’après-guerre. C’est un symbole auquel tous les Allemands sont attachés, auquel ils s’identifient. Pourtant, les « Trümmerfrauen  » n’étaient qu’un mythe.

Du moins en grande partie. C’est ce qu’a révélé l’historienne Leonie Treber. Auteure en 2016 d’un ouvrage très étayé intitulé « Mythos Trümmerfrauen  » (litt. : « Le mythe des femmes des ruines », Klartext Verlag), elle a reconstitué avec précision les faits et leur inscription dans la mémoire collective. Avec force sources et arguments, elle montre que les « Trümmerfrauen  » ont existé, mais en très petit nombre. Elles n’ont joué qu’un rôle très marginal dans le déblaiement des ruines, loin de tout volontariat ou esprit de sacrifice.

Qui a vraiment déblayé les ruines de la guerre ?

„ Femmes des ruines“ à Berlin en 1945
«  Femmes des ruines » à Berlin en 1945 © picture alliance/ akg-Images

La réalité est aussi prosaïque que la tâche était titanesque. De 1943 à 1945, les bombardements alliés ont pulvérisé des quartiers entiers et laissé en Allemagne une montagne de 400 millions de mètres cubes de gravats. Ce ne sont pas les femmes, mais des hommes et surtout des machines qui les ont déblayés, montre Leonie Treber.

Le travail était harassant. Il était considéré comme une sanction. Pendant la guerre, les nazis l’imposaient aux prisonniers de guerre et aux détenus des camps. Les Alliés et les administrations communales allemandes le confièrent selon la même logique à d’anciens militants du parti nazi (NSDAP) et à des prisonniers de guerre. Mais le gros œuvre était réalisé par des entreprises spécialisées dotées d’équipements lourds et de main-d’œuvre professionnelle.

Souvent, le personnel manquait. On contraignait les chômeurs à prêter main-forte. Et on mobilisait des citoyens. Mais ces derniers ne se bousculaient pas. En 1945-46, les autorités ont ainsi eu l’idée de lancer une campagne médiatique pour recruter. Leur objectif était de donner une image positive et valorisante de la tâche. On vit fleurir dans tous les quotidiens et magazines féminins les photos de femmes maquillées dans des postures avantageuses, infatigables au milieu des gravats. On les baptisa « Trümmerfrauen  ». Le mot, et le symbole étaient nés.

Est-Ouest

Mais l’image d’Épinal était à mille lieues de la réalité, montre Leonie Treber. Les autorités américaines et françaises avaient interdit le recours aux femmes dans leurs zones d’occupation. Les Britanniques y eurent recours très parcimonieusement. La situation n’était différente qu’à Berlin et dans la zone d’occupation soviétique où les femmes étaient en surnombre à cause des conséquences de la guerre. On mobilisa des chômeuses, en petit nombre, comme « assistantes de construction » durant quelques mois (1945-1946). Mais leur engagement était tout sauf sacrificiel. Il fallait bien vivre…

Comment un tel mythe a-t-il pu survivre jusqu’à nos jours ? En RDA, les Trümmerfrauen ont été valorisées pour vanter l’héroïsme de la femme au travail, révèle Leonie Treber. En République fédérale, elles furent oubliées. Mais les recherches sur l’histoire des femmes et un projet de réforme des retraites les ont fait resurgir dans les années 1980. Le gouvernement voulait octroyer des points de retraite aux mères, sauf pour les enfants nés avant 1921. Une génération de femmes s’est alors levée pour rappeler son rôle, celui des « Trümmerfrauen  », dans le relèvement après-guerre. Quand la Réunification est survenue en 1990, tout était prêt pour que la figure des « Trümmerfrauen  » devienne le terreau d’une mémoire fondatrice partagée.

A.L.

Plus d’informations :

Agence fédérale pour l’Éducation civique (BPB) :

Leonie Treber, « Le mythe des femmes des ruines : souvenirs germano-allemands » (en allemand)

Ouvrage de Leonie Treber, « Le mythe des femmes des ruines. Déblaiement des ruines durant la guerre et l’après-guerre et émergence d’un lieu de mémoire allemand », Klartext Verlag, 2016 (en allemand)



 

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