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Angela Merkel : « Il est dans l’intérêt de l’Allemagne que l’Union européenne ne s’effondre pas »

Conférence de presse de la chancelière Angela Merkel à la suite du Conseil Européen, le 19 juin 2020

19 June 2020, Berlin: Chancellor Angela Merkel (CDU) will give a press conference at the Chancellery following the video conference with the European Council. Merkel and her EU colleagues discussed for the first time the planned economic stimulus package for reconstruction after the Corona crisis. Photo: Kay Nietfeld/dpa | Verwendung weltweit, © dpa-Pool

30.06.2020 - Article

Dans un entretien au « Monde », la chancelière allemande appelle les Etats membres de l’UE à s’unir pour aider les pays les plus touchés par la pandémie et peser davantage dans le monde.

La chancelière allemande, Angela Merkel, a accordé un entretien au Monde, avec d’autres journaux du réseau Europa. Elle défend le plan de relance, en cours de négociation, entre les Vingt-Sept et revient sur les intentions de son gouvernement, alors que son pays prend, le 1er juillet et pour six mois, la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne (UE).

La présidence allemande de l’UE a lieu dans un moment de crise sans précédent. Les attentes sont énormes. Il faudrait que Berlin règle tout. Etes-vous nerveuse ?
Ma première présidence du Conseil en tant que chancelière était en 2007. Le traité constitutionnel européen avait échoué en France et aux Pays-Bas [en 2005], et nous avions entrepris d’élaborer un nouveau traité. Nous y sommes parvenus [avec le traité de Lisbonne, signé en 2007 et entré en vigueur deux ans plus tard].
Ensuite, il y a eu la crise financière internationale, les turbulences de l’euro et la question des réfugiés : il y a donc toujours eu des moments de tension. Et à maintes reprises, on a pu constater que l’Europe n’était pas encore suffisamment résistante aux crises. Lors de celle de l’euro, nous n’avions pas les outils nécessaires pour réagir de manière adéquate. Lors des mouvements de réfugiés, en 2015, les lacunes du système européen d’asile se sont révélées.
Aujourd’hui, la pandémie de Covid-19 nous place devant un défi inédit. Elle s’est abattue sur tout le monde sans que quiconque en soit responsable. Elle nous a violemment sortis d’un développement économique positif dans tous les Etats membres de l’UE. De plus, elle vient s’ajouter aux deux grands phénomènes perturbateurs de notre époque, le changement climatique et la transformation numérique, qui bouleversent déjà nos vies et notre économie. Je suis très attentive à toutes ces questions.

Avec tant de crises simultanées, la survie de l’UE est-elle en jeu ?
Nous devrions éviter de poser trop souvent la question de l’existence de l’UE, et plutôt faire notre travail. Il est dans l’intérêt vital de tous les Etats membres de maintenir un marché unique européen fort et de présenter un front uni sur la scène internationale. Je mise sur le fait que, dans une situation aussi exceptionnelle, les Etats membres ont un intérêt marqué à se concentrer sur les points communs.

La crise ne touche pas seulement l’Europe. Le monde entier lutte contre la pandémie et contre des démons politiques…
Exactement, et il est vrai que le ton est rude au niveau international en ce moment. Après la crise financière de 2008, l’heure du multilatéralisme a sonné. A cette époque, le G20 des chefs d’Etat et de gouvernement a été lancé, et les Etats se sont montrés très unis dans leur réponse. Ce n’est pas le cas actuellement.
Aujourd’hui, nous devons tout faire pour ne pas tomber dans le protectionnisme. Si l’Europe veut être entendue, elle doit donner le bon exemple. C’est ce sur quoi je mise, et pourtant je ne me fais aucune illusion sur la difficulté des négociations à venir.

Avec votre proposition de fonds de relance, pour aider les pays les plus déstabilisés par la pandémie, vous avez fait une grande concession aux Etats membres du sud de l’UE. Quels efforts de réforme attendez-vous en retour ?
Je n’aime pas qu’on parle des Etats du Nord, des Etats du Sud et des Européens de l’Est. Tout n’est pas noir ou blanc. J’attends de chacun de nous qu’il se mette à la place de l’autre et qu’il considère les problèmes aussi de ce point de vue.
L’objectif du fonds est d’apporter de l’aide, de nous montrer solidaires, car nous voyons que les pays sont touchés à des degrés divers par la pandémie. Mais même si nous contribuons à hauteur de 1 % du produit intérieur brut de l’UE, par exemple, cela demeure seulement 1 %. Il reste encore beaucoup d’efforts à faire par les Etats eux-mêmes. La recette du succès est donc que nous fassions tous du bon travail dans nos pays respectifs, et que nous augmentions en même temps la convergence dans l’UE.

L’argent suscite des convoitises et sa répartition est source de conflits…
Etant donné que différents pays sont touchés à des degrés divers par la pandémie, la clé de répartition ne peut pas être la même que pour un budget européen ordinaire. J’espère que tous accepteront cet argument. Pour les pays qui ont déjà un niveau d’endettement total très élevé, des aides non remboursables ont plus de sens que des crédits supplémentaires. Je m’efforce de convaincre les pays qui, jusqu’à présent, ont accepté d’accorder des prêts, mais refusé l’idée d’aides non remboursables.

Le groupe des « frugaux » – Pays-Bas, Suède, Danemark et Autriche (les pays qui rejettent le principe de subventions proposé par la Commission) – suit une approche défensive. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle quitté ce camp ?
La pandémie de Covid-19 a entraîné un énorme fardeau pour l’Italie et l’Espagne, par exemple, tant sur le plan économique et médical que, en raison des nombreux décès, sur le plan émotionnel. Dans ces circonstances, l’Allemagne ne peut pas seulement penser à elle-même, mais doit aussi être prête à faire un geste de solidarité extraordinaire. C’est dans cet esprit que le président français, Emmanuel Macron, et moi-même avons fait notre proposition.

Pour l’Allemagne, une dette plus élevée représente une volte-face. Qu’est-il advenu de la « chancelière économe » ?
Dans ce genre de crise, on attend de chacun qu’il fasse ce qui est nécessaire. Le nécessaire, dans ce cas, est quelque chose d’extraordinaire. L’Allemagne avait un faible taux d’endettement et peut se permettre, dans cette situation exceptionnelle, de contracter de nouvelles dettes. Il est également très important pour nous de maintenir le programme dans le cadre des traités européens. Nous avons trouvé le moyen d’y parvenir.
Ce faisant, bien sûr, nous agissons aussi dans notre propre intérêt. Il est dans l’intérêt de l’Allemagne que nous ayons un marché unique fort, que l’UE devienne de plus en plus unie et qu’elle ne s’effondre pas. Ce qui est bon pour l’Europe était et demeure bon pour nous.

Le fonds de relance a créé une harmonie particulière. L’argent masque-t-il les vrais problèmes, le nationalisme naissant et le populisme latent ?
Le fonds de relance ne peut pas résoudre tous les problèmes de l’Europe. Cependant, ne pas l’avoir aggraverait tous les problèmes. L’état de l’économie européenne est décisif à tant d’égards : un taux de chômage très élevé dans un pays peut y avoir un impact politique explosif. Les menaces contre la démocratie seraient alors plus grandes. Pour que l’Europe survive, son économie doit aussi survivre.

Le fonds de relance peut-il enclencher une dynamique menant aux « Etats-Unis d’Europe » ?
Je vois le fonds comme une réponse particulière à une situation particulière. Si nous voulions apporter des changements fondamentaux à la gestion financière de l’UE, ou si nous voulions lui donner le droit de prélever des impôts, par exemple, nous devrions changer les traités. Cela modifierait l’équilibre des compétences et du contrôle.
Cette question sera certainement examinée dans les prochaines années, mais il convient de le faire avec prudence. Dans la situation actuelle, cependant, nous ne pourrions pas attendre une modification des traités : nous devons réagir rapidement à la pandémie.

Pensez-vous que la ministre espagnole des finances, Nadia Calviño, ferait une bonne présidente pour l’Eurogroupe, le cercle des ministres des finances de la zone euro ?
Les ministres des finances en discutent actuellement. Ce n’est un secret pour personne que Nadia Calviño est une candidate qui bénéficie également d’un soutien au sein du gouvernement allemand. Mais la décision finale doit être prise par l’Eurogroupe.
Je me réjouis toujours, par ailleurs, lorsque des femmes se voient confier des postes politiques de premier plan. L’Eurogroupe n’a encore jamais été dirigé par une femme. Ce n’est toutefois pas à moi d’en décider, mais à l’Eurogroupe.

L’Italie devrait-elle recourir au Mécanisme européen de stabilité (MES), le fonds de secours mis en place pendant la crise de l’euro ?
C’est à l’Italie qu’il revient d’en décider. Nous avons créé les instruments, avec la Banque européenne d’investissement, les lignes de crédit de précaution du MES ou le dispositif de chômage partiel SURE. Tous peuvent recourir à ces instruments. Nous ne les avons pas créés pour qu’ils restent inutilisés.

Vous êtes la dernière dirigeante de la « génération 1989 ». Les chefs de gouvernement plus jeunes trouvent-ils encore un langage commun ?
Le premier ministre hongrois Viktor Orban était déjà, lui aussi, politiquement actif en 1989. A cette époque, la démocratie libérale avait, dans un premier temps, prévalu vis-à-vis de la dictature du socialisme et du communisme. Mais ce n’était là qu’une partie de la vérité.
Des conflits ont éclaté dans les Balkans occidentaux et, plus tard, dans le monde islamique. La Chine s’est élevée au rang de grande puissance économique. L’exemple de la Chine montre justement que même un pays non démocratique peut connaître la réussite économique, ce qui met au défi nos démocraties libérales.
Par la suite, le défi a été posé par le terrorisme islamiste, notamment le 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis. A cela s’est ajoutée la déception qui a suivi le « printemps arabe ». Jusqu’à présent, nous n’avons donc pas su apporter la preuve à 100 % que le modèle libéral démocratique est en train de s’imposer. Cela m’inquiète.

L’Europe n’a-t-elle pas commencé à récolter les fruits de ses révolutions ?
Oui et non. D’un côté, nous avons connu depuis 1989 une incroyable réussite, mais, d’un autre, dans l’emballement, nous n’avons pas suffisamment reconnu quelles traces avaient laissées les dictatures dans les quarante années qui ont suivi la seconde guerre mondiale.
Au national-socialisme et à la guerre a succédé, pour de nombreux pays d’Europe de l’Est, une nouvelle dictature. Les pays du bloc de l’Est n’ont eu que pendant quelques courtes années l’occasion de se constituer une identité nationale propre. Ainsi, ce n’est que plus tard qu’ils ont pu rattraper des processus que les pays occidentaux avaient déjà traversés depuis longtemps.
Nombre de pays qui ont adhéré récemment à l’UE partagent à la fois l’enthousiasme suscité par l’œuvre de paix de l’UE et un certain scepticisme vis-à-vis de l’Europe. Il nous faut faire preuve de compréhension face à cela. Je vois ma mission dans le fait d’œuvrer en faveur d’une Europe indépendante, libérale et caractérisée par les droits individuels fondamentaux.

Avec tout le respect dû aux différentes expériences historiques, où situez-vous la limite de la violation de l’Etat de droit ?
Nous allons bien entendu évoquer des questions d’Etat de droit. Ce qui caractérise la démocratie, c’est que toute opposition doit avoir une chance équitable de gouverner. L’opposition doit disposer de droits clairs : cela commence par des temps de parole appropriés dans les Parlements, avec au moins les mêmes temps de diffusion sur les radios et télévisions publiques, et cela va jusqu’à l’indépendance de la justice et au respect des règles démocratiques.

Le droit européen contredit-il le droit national ou inversement ? L’ordre juridique européen ne doit-il pas, en principe, peser finalement davantage que l’ordre national ?
Ce sujet ne fait pas débat uniquement depuis le jugement de la Cour constitutionnelle fédérale [de Karlsruhe] sur la Banque centrale européenne [rendu le 5 mai]. Il ne fait aucun doute que le droit européen prime sur le droit national, mais cela ne définit pas où commence le domaine réglementaire du droit européen.
L’UE vit du transfert de compétences de ses Etats membres. Dans la zone frontière entre le domaine juridique national et le domaine juridique européen, des tensions peuvent survenir car le niveau européen définit ses limites de façon plus vaste que, par exemple, le Parlement allemand. C’est ce que nous vivons actuellement dans le cas de la BCE.
Si la Cour constitutionnelle constate une violation de cette limite, la Cour de justice de l’UE est saisie pour examen. Jusqu’ici, nous avions réussi à nous entendre. Nous voici à présent entrés en conflit. Cela tient à la nature de l’affaire car tant que toutes les compétences ne seront pas transférées aux institutions européennes, ce qui n’arrivera d’ailleurs sans doute pas, l’Etat national pourra toujours prétendre à des compétences pour lui-même.

La présidence allemande du Conseil de l’UE entend trouver une ligne commune pour les relations avec la Chine. Est-ce encore réaliste ?
En raison de la pandémie, nous ne pourrons tenir le sommet prévu avec la Chine en septembre. Mais nous entendons le rattraper. Il aura pour objectif de faire progresser les relations de l’UE avec la Chine.
Nous partageons certains intérêts, comme la coopération pour la protection du climat. Nous négocions depuis longtemps un accord d’investissement, mais nous ne parvenons pas à progresser sur ce point. Il nous faudrait échanger sur notre politique de développement en Afrique, où la Chine emprunte en partie d’autres voies.
Dans le même temps, le sommet nous contraint à définir une position européenne unique vis-à-vis de la Chine. Ce n’est pas si facile. Nous devrions développer une politique qui reflète nos intérêts et nos valeurs, car le respect des droits de l’homme, l’Etat de droit et notre inquiétude envers l’avenir de Hongkong se placent entre la Chine et nous, et sont clairement abordés.

La Chine remet-elle en question l’architecture démocratique occidentale de l’Europe ?
Nous devons, dans un premier temps, tout mettre en œuvre en vue de notre capacité de résistance. En tant qu’Européens, nous devons rester solidaires, faute de quoi nous nous affaiblissons. La Chine a développé une ambition mondiale. Cela fait de nous des partenaires dans la coopération économique ou dans la lutte contre le changement climatique, mais aussi des concurrents aux systèmes politiques très différents. En tout cas, ne pas parler ensemble ne saurait être une bonne idée.

Un Brexit sans accord à la fin de l’année est une éventualité. Serait-ce pour vous un échec personnel ?
Non. Il serait bien sûr dans l’intérêt du Royaume-Uni et de tous les Etats membres de l’UE de parvenir à un accord. Cela présuppose cependant que les deux parties le veuillent. Ce ne sont pas nos souhaits qui importent, mais exclusivement la réalité, c’est-à-dire, tout d’abord, ce que veut le Royaume-Uni.
Le gouvernement britannique veut définir lui-même, avec le premier ministre Boris Johnson, la posture qui sera la sienne après le retrait du pays. Il devra ensuite, bien sûr, en assumer les conséquences – à savoir une économie moins étroitement liée. Si le Royaume-Uni ne veut pas de réglementation comparable à celle de l’Europe en matière d’environnement, de marché du travail ou de normes sociales, nos relations perdront en intensité. Que les normes ne continuent pas à évoluer de façon parallèle sera alors ce qu’il souhaite, lui.
Nous devons nous défaire de l’idée que c’est nous qui définissons ce que le Royaume-Uni devrait vouloir. Le Royaume-Uni définit et nous, en tant qu’UE à vingt-sept, apportons la réponse appropriée.

Les Etats-Unis se détachent eux aussi de l’Europe à un rythme soutenu. Le président Donald Trump critique l’Allemagne et veut retirer ses troupes. Cette menace vous impressionne-t-elle ?
Nous croyons que l’OTAN a une grande valeur pour chacun des Etats membres. En Allemagne, nous savons que nous devons dépenser davantage pour la défense et nous avons d’ailleurs atteint des augmentations considérables ces dernières années, ce que nous allons poursuivre pour nos capacités militaires. Les troupes américaines en Allemagne servent aussi bien la protection de l’Allemagne et de la partie européenne de l’OTAN que les intérêts des Etats-Unis d’Amérique.

Le temps est-il désormais venu d’une autonomie stratégique de l’UE et d’une souveraineté européenne effective ?
Regardez le monde, regardez la Chine ou l’Inde : il existe d’excellentes raisons de continuer à miser sur une communauté de défense transatlantique et sur le bouclier nucléaire commun. Mais il faut bien sûr que l’Europe apporte une contribution plus importante que pendant la guerre froide.
Nous avons grandi avec la certitude que les Etats-Unis voulaient être la première puissance mondiale. Si les Etats-Unis, de leur propre chef, abandonnaient désormais ce rôle, il nous faudrait mener une réflexion de fond.

En Europe orientale, la menace russe est très fortement perçue. L’Allemagne sous-estime-t-elle ce danger ?
Nous voyons les campagnes de désinformation, les moyens de la guerre dite « hybride » font partie de l’arsenal de la Russie…

Et même, apparemment, un meurtre…
Le meurtre du Tiergarten à Berlin [où un Géorgien d’origine tchétchène a été assassiné le 23 août 2019] est très clairement un incident sérieux, dont la responsabilité est actuellement examinée en justice.
Nous voyons en tout cas la guerre hybride, les moyens de déstabilisation caractéristiques de l’action russe. D’un autre côté, il y a de bonnes raisons de toujours poursuivre un dialogue constructif avec la Russie. En Syrie ou en Libye, deux pays directement voisins de l’Europe, la Russie a une grande influence stratégique. C’est pourquoi je reste attachée à la coopération.

Propos recueillis par Daniel Brössler et Stefan Kornelius (« Süddeutsche Zeitung  »), Adam Krzeminski (« Polityka »), Maria-Paz Lopez (« La Vanguardia  »), Philip Oltermann (« The Guardian »), Francesca Sforza (« La Stampa ») et Thomas Wieder (« Le Monde »)
Publication avec l'aimable autorisation de LE MONDE

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