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« La pandémie nous a montré à quel point notre capitalisme mondialisé est faillible »

Le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, pendant l'interview (photo d'archives)

Le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, pendant l'interview (photo d'archives), © picture alliance/dpa/Kay Nietfeld

06.07.2021 - Article

Entretien du ministre fédéral des Affaires étrangères, Heiko Maas, publié dans le journal espagnol en ligne « El Diario » le 5 juillet 2021

Cela fait trois ans que vous êtes à la tête du ministère des Affaires étrangères. Pendant cette période, vous avez connu une pandémie dévastatrice, le Brexit, la fin de l’ère Trump ou encore le défi que posent les relations avec la Russie et la Chine. Quelle différence y a-t-il entre le monde qui vous attendait lors de votre prise de fonction et celui de la fin de votre mandat ?

Cela se résume en une phrase : notre monde est devenu plus vulnérable, plus fragile. La pandémie nous a montré combien notre vie ordinaire peut basculer rapidement, à quel point notre capitalisme mondialisé est faillible. En même temps, une menace encore bien plus grande ne cesse de se préciser : le changement climatique induit par l’homme. Il n’est plus question de scénarios catastrophe abstraits dans un avenir lointain, nous voyons les changements dans l’immédiat. Nous devons donc réagir, et ce en tant que communauté internationale solidaire. C’est là sans doute le plus grand défi de l’histoire de l’humanité. Et il s’agit par le même temps d’un enjeu de politique étrangère. Assumer des responsabilités en la matière durant une telle période est donc à la fois un privilège et un lourd fardeau.

La loi anti-LGBTI hongroise controversée a une fois de plus souligné la division de l’Union européenne. Cette dernière a-t-elle été trop laxiste et a-t-elle admis des violations de la primauté du droit et des droits de l’homme dans ses propres États membres ?

C’est trop facile à mes yeux de localiser ce problème uniquement au niveau de l’UE à Bruxelles. Nous en sommes tous responsables. La démocratie et la primauté du droit sont absolument indispensables pour que l’UE puisse fonctionner en tant que communauté d’États. Ces valeurs essentielles doivent être vécues et respectées partout. Il incombe en tout premier lieu à chaque État membre d’y veiller sur son propre territoire.

Mais les États membres devraient aussi se surveiller un peu mutuellement, dans le cadre d’une procédure transparente sur un pied d’égalité. C’est dans cette perspective que nous avons introduit pendant la présidence allemande du Conseil un mécanisme d’évaluation par les pairs qui prévoit une surveillance mutuelle assurée à tour de rôle par les États membres. Nous espérons anticiper ainsi les dysfonctionnements et promouvoir l’entente sur des valeurs fondamentales communes.

Et puis, il y a bien sûr le rôle de la Commission européenne en tant que « gardienne des traités » et les instruments juridiques dont elle dispose, notamment la procédure d’infraction. Dans ce domaine également, nous avons introduit pendant la présidence allemande un nouvel instrument sous la forme de la conditionnalité liée à l’État de droit dans le budget européen. C’est un outil tranchant. Toute infraction contre la primauté du droit peut désormais coûter très cher.

Les élections de septembre sont considérées comme décisives. Angela Merkel s’en va après 16 ans à la tête du gouvernement et la progression des Verts semble avoir rompu l’alliance traditionnelle entre conservateurs et sociaux-démocrates. La CDU a réaffirmé s’opposer à toute « collaboration » avec l’AfD, tandis que le gouvernement met en garde contre une montée dangereuse de l’extrémisme de droite. À votre avis, la manière dont l’Allemagne fait face à la situation peut-elle servir d’exemple pour l’Espagne ?

Dans l’ensemble de l’Union européenne, les voix nationalistes et hostiles à la démocratie sont devenues plus fortes, en Allemagne aussi malheureusement. Chacune, chacun d’entre nous, dans toute l’UE, doit donc affronter le problème. Il n’y a pas de recette miracle pour cela, mais les partis démocratiques ne doivent pas laisser germer le moindre doute quant à l’existence d’un garde-fou stable contre les forces antidémocratiques.

Au mois de septembre, la Commission a mis sur la table un pacte pour les migrations, qui s’est attiré des critiques de la part des pays du Sud comme l’Espagne en raison de son « manque d’équilibre entre solidarité et responsabilité », mais aucun progrès n’a été réalisé. Vous avez dit récemment vouloir « actualiser la coopération avec la Turquie ». Est-ce la voie de l’avenir ? Plus de cinq ans après la signature de l’accord avec ce pays voisin, nombreux sont ceux qui se plaignent que des milliers de réfugiés restent bloqués sur les îles grecques, voire qu’ils soient reconduits illégalement sur le territoire turc.

Si nous voulons répartir équitablement la charge et nous montrer à la hauteur de nos ambitions humanitaires en tant qu’Union, nous devons nous doter de toute urgence d’une politique migratoire européenne commune. Ce n’est pas seulement dans l’intérêt des principaux pays d’arrivée du sud de l’Europe mais c’est dans l’intérêt général de l’UE, et par conséquent de l’Allemagne bien entendu puisqu’elle est l’un des principaux pays d’accueil. Malheureusement, depuis des années, on se rend compte de la difficulté que nous avons à trouver une réponse européenne commune. Nous devons maintenant débloquer la réforme du régime d’asile européen commun pour que les tragédies des années passées ne se reproduisent pas à l’infini. Cela nécessite une volonté de compromis de la part de toutes les parties.

À cet égard, il nous faut aussi prendre en considération l’aspect de politique étrangère des migrations et continuer à développer en particulier la coopération avec les pays d’origine, de transit et d’accueil. Sur ce point aussi, nous sommes en parfait accord avec le gouvernement espagnol. La Turquie est le pays qui accueille le plus de réfugiés au monde et il est également dans notre intérêt de répartir équitablement la charge. Pour cette raison, nous devrions donc poursuivre cette coopération au niveau de l’UE. Mais nous attendons tout aussi clairement de la Turquie qu’elle respecte en contrepartie la déclaration UE-Turquie et renonce à toute instrumentalisation politique des réfugiés.

Les États-Unis ont fait savoir que la construction du gazoduc russe Nord Stream 2 constituait son plus grand point de désaccord avec l’Allemagne. Ils parlent d’« un projet géopolitique qui menace la sécurité des approvisionnements énergétiques de l’Europe et sape la sécurité de l’Ukraine et d’autres pays ». Qu’en pensez-vous ?

Nous connaissons bien entendu cette critique concernant Nord Stream, mais nous estimons encore maintenant que Nord Stream 2 est judicieux sur le plan énergétique. Nous avons favorisé dès le début un compromis solide qui tienne compte justement aussi des intérêts légitimes des pays d’Europe centrale et orientale, dont l’Ukraine. La directive gazière de 2019 poursuit précisément cet objectif. L’Allemagne s’est beaucoup investie pour que le transit de gaz à travers l’Ukraine soit préservé, et elle poursuit son action en ce sens. Pour ce faire, nous menons des entretiens très intensifs, notamment avec les États-Unis.

Le gouvernement allemand a reconnu que le massacre de milliers de personnes par l’armée de l’Empire allemand en Namibie au début du siècle dernier constituait un « génocide », bien que l’indemnisation demandée par certaines parties ait été refusée. Pourquoi cela a-t-il pris autant de temps ? Quelles mesures l’Allemagne et d’autres voisins de l’UE devraient-ils prendre pour assumer leur passé colonial et fournir des réparations ?

Les crimes commis sous le colonialisme allemand ont longtemps pesé sur les relations avec la Namibie. Il est donc peu surprenant que nous n’ayons pas pu nous mettre d’accord du jour au lendemain. Notre objectif reste inchangé : trouver une voie commune pour parvenir à une réconciliation véritable en mémoire des victimes. Cela implique que nous désignions maintenant, de manière officielle, les atrocités commises entre 1904 et 1908 dans la Namibie actuelle comme ce qu’elles sont dans la perspective d’aujourd’hui : un génocide. En tant que geste de reconnaissance des souffrances incommensurables d’alors, nous voulons soutenir la Namibie et les descendants des victimes dans le cadre d’un programme de reconstruction et de développement substantiel doté de 1,1 milliard d’euros. La partie namibienne participera à la définition exacte des modalités.

Un déséquilibre caractérise la répartition mondiale des vaccins contre la Covid-19, alors que COVAX, le mécanisme sur lequel comptait l’UE, n’a pas atteint jusqu’ici son objectif, à savoir un accès équitable, notamment parce que les pays qui disposent de davantage de ressources gardent les vaccins pour eux. Avons-nous échoué ? L’Allemagne a refusé une dérogation à l’accord sur les ADPIC, alors qu’une puissance comme les États-Unis a changé d’avis. Pourquoi ? Vous avez dit que ce n’était pas une solution rapide, et pourtant la proposition date du mois d’octobre et ses partisans sont d’avis que cela pourrait aider à moyen et long terme et qu’il doit y avoir un transfert de technologie.

Ce débat n’est pas du tout tabou pour moi ; nous devrions également parler de cette option. Néanmoins, une dérogation à l’accord sur les ADPIC présente peu d’intérêt pour une répartition rapide des vaccins à l’échelle mondiale. Il importe maintenant avant tout de produire des vaccins rapidement et en quantité suffisante. Je ne peux donc qu’encourager tous les pays à éliminer les entraves aux échanges. En tant qu’UE, nous exportons 45 % des vaccins que nous produisons. Cela fait de nous le champion du monde en matière d’exportations de vaccins. De plus, l’Union européenne et nous, les États membres, allons fournir 1 milliard d’euros afin d’implanter des sites de production dans les pays africains, par exemple en Afrique du Sud et au Sénégal. Pour finir, nous nous mobilisons aussi pour une répartition équitable des vaccins dans le monde puisque nous sommes le deuxième donateur du dispositif international COVAX qui a permis de livrer déjà plus de 90 millions de doses. D’ici le début de l’année 2022, nous avons l’intention d’atteindre 30 % de la population des pays en développement.

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