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La ministre adjointe chargée des affaires européennes : « La politique climatique, c’est de la politique de sécurité »

Anna Lührmann, ministre adjointe chargée des Affaires européennes et du Climat

Anna Lührmann, ministre adjointe chargée des Affaires européennes et du Climat, © picture alliance/dpa | Bernd von Jutrczenka

18.03.2022 - Article

Entretien avec la ministre adjointe Anna Lührmann, publié dans le quotidien allemand Handelsblatt.

Madame Lührmann, au vu de la guerre qui sévit actuellement en Ukraine, à quels niveaux Berlin et Paris peuvent-elles coopérer pour renforcer le rôle de l’Europe ?

L’UE a fait preuve d’une remarquable cohésion dans sa réaction à l’attaque du président Poutine contre l’Ukraine, notamment en infligeant des sanctions d’une portée sans précédent. L’Allemagne et la France mettent tout en œuvre pour que la population ukrainienne soit approvisionnée en matériel médical et en denrées alimentaires en provenance d’Europe. Il est important pour nous que les nombreuses personnes qui viennent actuellement chez nous d’Ukraine puissent bénéficier d’une protection rapide, non bureaucratique et uniforme dans toute l’Union européenne. C’est pourquoi nous nous sommes engagés, aux côtés de la France, pour l’application inédite de la directive relative à la protection temporaire. Cette proposition a bénéficié d’un large soutien parmi les pays membres de l’UE.

Et militairement ?

La fourniture de matériel militaire est également une composante de notre soutien à l’Ukraine. Il importe de détourner Vladimir Poutine de son cap, la guerre. À cet égard, nous nous concertons étroitement avec Paris sur la façon dont nous pouvons continuer de renforcer globalement la politique de sécurité et de défense commune de l’UE, y compris dans le but de consolider et de développer le pilier européen au sein de l’OTAN. Nous devons en même temps investir de manière ciblée dans la résilience et la capacité d’action de l’Europe, par exemple en réduisant nos dépendances dans le domaine énergétique et en développant rapidement les énergies renouvelables.

Quel rôle l’Allemagne et la France peuvent-elles jouer dans la mise sur pied d’une union européenne de la défense ?

Cela fait depuis au moins 2017 que les États membres de l’UE travaillent à une union européenne de la défense. Cela inclut la coopération structurée permanente (CSP), la planification coordonnée de défense pour l’Europe ainsi que le Fonds européen de la défense. En raison des menaces de plus en plus flagrantes de la Russie vis-à-vis des pays membres de l’UE de la mer Baltique à la mer Noire notamment, nous voulons approfondir davantage ces approches et les adapter aux nouvelles réalités géopolitiques qui ont émergé depuis le 24 février dernier. Cela inclut également la « boussole stratégique de l’UE » ; initié sous la présidence allemande du Conseil, ce document stratégique qui devrait être adopté sous l’actuelle présidence française du Conseil reflète cette ambition et permettra de garantir la cohérence de ces différentes initiatives européennes de défense.

Concrètement, quel y est le rôle de l’axe Berlin-Paris ?

L’Allemagne et la France ont également un rôle important à jouer en matière de politique européenne de sécurité et de défense : le Traité d’Aix-la-Chapelle signé en 2019 prévoit une concertation franco-allemande plus étroite, y compris sur les questions de défense. Cette concertation est indispensable pour l’ensemble de l’Europe, et elle sert toujours de point de départ pour des approches européennes. L’escadron franco-allemand de transport aérien, dont la mise en service à Évreux, par les deux ministres de la défense, remonte à quelques jours seulement, en est un bon exemple actuel.

L’Allemagne est beaucoup plus dépendante du gaz russe que la France. Que pouvons-nous apprendre des Français à cet égard ?

Ce que nous devrions surtout apprendre de la France, c’est la diversification de nos sources énergétiques. L’Allemagne couvre pour l’heure encore près d’un tiers de sa consommation énergétique totale avec de l’énergie russe, alors que ce chiffre s’élève à moins de 10 pour cent pour la France. Ce n’est pas dû uniquement à l’énergie nucléaire. Dans le domaine pétrolier également, la France est nettement moins dépendante de la Russie en termes d’importations. Dans ce domaine, elle est loin d’avoir tout misé sur une seule carte, contrairement à nous. Nos deux pays doivent désormais se saisir de la crise actuelle pour accélérer le plus vite possible la transition énergétique. Nous devons mettre le turbo pour ce qui est du développement des énergies renouvelables et de la mise en place d’un marché mondial de l’hydrogène vert.

Dans quelle mesure la crise actuelle doit-elle susciter une réorientation de la politique économique européenne ?

La transition vers une économie plus durable et respectueuse du climat est plus urgente que jamais. La politique climatique, c’est de la politique de sécurité. Le développement des énergies renouvelables et une utilisation plus efficiente de l’énergie constituent une étape essentielle vers une plus grande indépendance en matière de politique énergétique. Il nous faut faire avancer la souveraineté stratégique de l’UE dans tous les domaines de l’économie. C’est d’ailleurs ce qui est ressorti du sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’UE, la semaine dernière à Versailles. Afin de relever les énormes défis mondiaux et géoéconomiques auxquels nous faisons face et de faire respecter nos valeurs et normes, nous avons également besoin de renforcer le marché unique européen ainsi que de davantage de partenariats et accords internationaux plus substantiels.

Dans quel but ?

Il s’agit d’être globalement bien positionné sur le plan géostratégique en termes de climat et de durabilité, de commerce et d’investissements ainsi que de normes et de technologies. Il est également évident que des investissements considérables s’avèrent nécessaires. Le gouvernement fédéral œuvre, en Europe, à des investissements durables et respectueux du climat.

Comment va-t-on y parvenir ?

Avec l’instrument de relance « Next Generation EU », dont nous sommes convenus en 2020, les pays membres de l’UE disposent durant ces prochaines années de plus de 600 milliards d’euros pour financer des investissements et des réformes. Il convient désormais d’utiliser du mieux possible ces fonds. Dans le cadre d’un réexamen des règles fiscales européennes, donc du pacte de stabilité et de croissance, il s’agira désormais de garantir la croissance et la soutenabilité de la dette tout en investissant en priorité dans le développement durable et la protection du climat. La Commission européenne a annoncé qu’elle allait formuler des propositions concrètes dès le premier semestre de 2022. Je m’attends à un débat intense avec nos partenaires européens sur cette question.

Entretien avec la ministre adjointe Anna Lührmann, publié dans le quotidien allemand Handelsblatt.

Comme il ressort clairement de notre discussion, l’Europe fait face à des défis d’avenir majeurs. La politique nécessite l’expertise professionnelle indépendante des scientifiques pour relever ces défis durablement et efficacement, sur la base de données factuelles. Grâce au prix Henrik Enderlein, nous souhaitons promouvoir, aux côtés de nos partenaires scientifiques que sont Sciences Po Paris et la Hertie School of Governance à Berlin, des jeunes chercheuses et chercheurs européens exceptionnels, dont les travaux de recherche sont non seulement excellents, mais qui intègrent également leurs connaissances dans les débats sociétaux européens. Je pense notamment à une politique économique et sociale durable au service des citoyens, ou aux débats actuels sur l’approvisionnement énergétique futur ou sur la défense de l’Europe.

Qu’attendez-vous de ce prix ?

Nous voulons consolider davantage le lien entre la recherche en sciences sociales et les questions concrètes relatives à l’élaboration de politiques. En même temps, le prix doit permettre d’identifier des talents dans le monde de la recherche et de les promouvoir de manière visible pour un large public. Et bien évidemment, à travers ce prix, nous souhaitons rendre hommage au professeur Henrik Enderlein qui nous a quittés beaucoup trop tôt, en mai 2021. Par ses travaux de recherche et son engagement social, il a grandement contribué à l’amitié franco-allemande et à la cohésion européenne.

Madame Lührmann, merci d’avoir participé à cet entretien.

Handelsblatt.com 

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