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Il y a 60 ans, le procès Eichmann

Le criminel de guerre nazi Adolf Eichmann lors du premier jour de son procès à Jérusalem, le 11 avril 1961

Le criminel de guerre nazi Adolf Eichmann lors du premier jour de son procès à Jérusalem, le 11 avril 1961, © picture-alliance / dpa | dpa

13.04.2021 - Article

Le 11 avril 1961 s’ouvrait à Jérusalem le procès de l’ancien dignitaire nazi Adolf Eichmann, responsable logistique de la « solution finale » pour l’extermination des juifs d’Europe. Ce procès très médiatisé allait marquer un tournant dans la mémoire de l’Holocauste.

On s’attendait à voir apparaître un monstre. C’est un homme ordinaire qui s’est avancé. Teint gris, front chauve, lèvres serrées spasmées par un tic nerveux, grosses lunettes d’écaille et costume noir, Adolf Eichmann s’est assis sur le siège de l’accusé. Le détenu « le mieux gardé du monde » était entouré d’une cage en verre résistante aux balles pour éviter tout risque d’attentat. Ecouteurs sur les oreilles, il a entendu la lecture des quinze chefs d’accusation retenus par le tribunal de district de Jérusalem: crimes contre le peuple juif, crimes contre l’Humanité, crimes de guerre, pillages, déportations, avortements forcés, stérilisations, Extermination.

Dans la salle d’audience, ce 11 avril 1961, des diplomates, des juristes et des journalistes ont pris place. Il y a parmi eux des observateurs de renom comme la philosophe Hannah Arendt et l’écrivain Joseph Kessel. La presse du monde entier couvre l’événement, également retransmis à la radio et à la télévision.

Pour la première fois depuis le Tribunal militaire international de Nuremberg en 1946, un important cadre nazi se trouve devant les juges. Son arrestation a nécessité une longue traque jusqu’en Argentine, où l’ancien nazi s’était réfugié en 1950 et où il travaillait dans une usine Mercedes près de Buenos Aires. A Francfort/M., le procureur Fritz Bauer avait reçu dès 1957 des indices concernant son lieu de résidence. Mais pour ne pas éveiller ses soupçons en délivrant un mandat d’arrêt à son encontre, il a pris langue avec les services israéliens. Ce sont les agents du Mossad, le service de renseignement de l’Etat juif, qui ont retrouvé Adolf Eichmann. Ils l’ont enlevé et transféré en Israël le 11 mai 1960.

Le tribunal de Nuremberg avait jugé l’ensemble des crimes nazis. Le procès de Jérusalem se concentre sur l’Holocauste. Le procureur général, Gideon Hausner, introduit l’accusation par ces mots : « Lorsque je me tiens devant vous, juges d’Israël, pour conduire l’accusation contre Adolf Eichmann, je ne suis pas seul. Six millions d’accusateurs sont à mes côtés ».

Le dossier de l’accusation est lourd : près de 1.600 documents y sont compilés. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Eichmann a coordonné les déportations de juifs d’Allemagne et d’Europe de l’Ouest, du Sud et de l’Est vers les camps de la mort. Il a établi des plans de transport détaillés. Le 20 janvier 1942, il a aussi assisté à la Conférence de Wannsee où a été décidée la « solution finale ». C’est lui qui en a rédigé le protocole.

Un tournant dans la mémoire de l’Holocauste

Pendant les huit mois du procès, 111 témoins vont se succéder à la barre. Ils vont raconter dans les détails l’horreur vécue dans les camps d’extermination nazis. Des histoires poignantes. Insoutenables.

Le procès va, à cet égard, initier un tournant dans la mémoire de l’Holocauste. En Israël, il va libérer la parole des survivants, dont la souffrance était jusque-là taboue. « Les parents n’en parlaient pas avec leurs enfants, et les enfants n’osaient pas poser des questions », rapporte l’historien Tom Segev. Le procès change la donne. Il ouvre la voie à un travail de mémoire institutionnalisé et collectif.

En Allemagne aussi, ces débats ont eu un grand retentissement dans l’opinion. Ils ont fait prendre conscience que les crimes nazis avaient été insuffisamment poursuivis. Ils ont ouvert la voie au « Procès d’Auschwitz », qui s’est tenu à Francfort en 1963 et a représenté un moment décisif dans l’histoire de la mémoire du nazisme en Allemagne. Ils ont, par ailleurs, joué un rôle, en 1965, dans le débat sur la prescription des crimes et génocides.

« Banalité du mal » ?

Un volume du protocoles des auditions du criminel nazi Adolf Eichmann par les policiers israéliens, exposé au Musée historique de Berlin dans le cadre de l'exposition Hannah Arendt et le XXe siècle (2020)
Un volume du protocoles des auditions du criminel nazi Adolf Eichmann par les policiers israéliens, exposé au Musée historique de Berlin dans le cadre de l'exposition « Hannah Arendt et le XXe siècle » (2020)© picture alliance/dpa | Wolfgang Kumm

Le 15 décembre 1961, Adolf Eichmann a été reconnu coupable de l’ensemble des chefs d’accusation retenus contre lui. Il a été condamné à mort et exécuté par pendaison dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1962.

Durant tout le procès, il se sera déclaré « non coupable ». Il se sera décrit comme un simple rouage au sein d’une gigantesque machine dont il ne maîtrisait pas les commandes. Comme un exécutant dont le seul tort aura été d’obéir aux ordres.

Plusieurs témoins du procès ont, de fait, été frappés par le décalage entre l’apparence de l’accusé, qui était celle d’un modeste fonctionnaire sans personnalité, et l’horreur des crimes commis. La philosophe Hannah Arendt, qui couvrait le procès pour le magazine « The New Yorker », a développé à propos d’Eichmann sa théorie de la « banalité du mal », qu’elle a exposée dans son livre « Eichmann à Jérusalem ».

L’ouvrage a été à l’origine d’un intense débat. Adolf Eichmann était-il un simple rouage au sein d’une machine infernale, ou a-t-il agi par conviction ? Des recherches récentes, menées notamment par la philosophe Bettina Stangneth, laissent à penser qu’il était bien un nazi et un antisémite convaincu, ayant joué un rôle éminent au sein de l’Etat nazi. Il se serait construit un rôle de simple subordonné pour se défendre lors de son procès. La question n’est cependant pas tranchée.

A.L.

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