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Interview du ministre Peter Altmaier : « Nous ne convaincrons personne en laissant entendre qu’il faut changer de manière de vivre »

« Atteindre les objectifs climatiques, cela signifie aussi rendre notre vie meilleure », déclare Barbara Praetorius lors de son entretien avec le ministre fédéral de l’Économie Peter Altmaier

« Atteindre les objectifs climatiques, cela signifie aussi rendre notre vie meilleure », déclare Barbara Praetorius lors de son entretien avec le ministre fédéral de l’Économie Peter Altmaier, © Marco Urban

19.12.2019 - Article

Où en est l’Allemagne dans le domaine de la protection du climat et où lui faut-il agir ? C’est ce dont se sont entretenus le ministre de l’Économie et de l’Énergie, Peter Altmaier, et Mme Barbara Praetorius, professeur en politique de l’environnement.

La sortie de l’électricité produite à partir du charbon est convenue au plus tard pour 2038. Que peut faire l’État pour les régions et tout spécialement pour les travailleurs concernés ?

Peter Altmaier : Notre objectif est clair : à la fin de cette mutation structurelle, il devra y avoir en Lusace, ainsi que dans les bassins miniers d’Allemagne centrale et le bassin minier rhénan, plus et non pas moins d’emplois. C’est pourquoi nous y implantons des organismes de recherche et des services administratifs. Nous débloquons aussi des fonds pour améliorer les infrastructures afin d’attirer également les petites et moyennes entreprises. En ce qui concerne les salariés, ils sont hautement qualifiés. Les chances sont donc bonnes, à mon avis.

Barbara Praetorius : La sortie progressive et prévisible du charbon est importante. Une partie des travailleurs peut ainsi partir à la retraite à l’âge normal. De plus, il faut accroître l’attractivité des sites en développant par exemple les liaisons ferroviaires et l’internet haut débit de façon à ce que les jeunes restent et que d’autres viennent.

La sortie du charbon est uniquement une contribution à la protection du climat. Devons-nous tous changer notre mode de vie pour atteindre les objectifs climatiques ?

Peter Altmaier : Nous ne convaincrons personne en laissant entendre qu’il faut changer de manière de vivre, pas plus en Allemagne qu’en Asie, en Amérique latine ou en Afrique. L’Europe et en particulier l’Allemagne doivent apporter la preuve que la compétitivité et un niveau de vie élevé sont compatibles avec la protection du climat.

Barbara Praetorius : Atteindre les objectifs climatiques, cela signifie aussi rendre notre vie meilleure. Isoler sa maison, c’est économiser de l’énergie et gagner en confort. Utiliser des liaisons ferroviaires rapides et fiables permet de ne pas perdre de temps dans les embouteillages et d’éviter les problèmes que l’on a pour se garer. C’est à la politique qu’il incombe d’inciter les gens à adopter de nouveaux comportements et de rendre ces changements attrayants.

Peter Altmaier : Nous nous employons à diminuer les émissions de CO2 des différents modes de transport. L’électromobilité peut y contribuer.

L’Allemagne a raté le rendez-vous de l’électromobilité.
Barbara Praetorius

Barbara Praetorius : C’est vrai, l’Allemagne a raté le rendez-vous de l’électromobilité ; on a trop longtemps essayé de s’en tenir aux moteurs à combustion, et maintenant, on risque de perdre la compétition, par exemple face au Japon et à la Corée. C’est un risque pour l’industrie de notre pays. Cela montre combien il est important de se projeter vers l’avant, d’innover. Car cela crée des opportunités. Nous devons moderniser toute l’économie grâce aux technologies vertes. Le jeune secteur de la Green Tech est dès aujourd’hui un moteur économique efficace pour l’Allemagne. Toute l’économie peut s’en inspirer.

Peter Altmaier : Nous sommes une économie de marché, c’est un fait. La prime à l’achat de véhicules électriques n’a malheureusement pas produit les effets escomptés. Il manque des voitures électriques attractives. C’est à l’industrie d’agir. Afin de préserver dans toute la mesure du possible les nombreux emplois dans le secteur automobile, nous souhaitons produire des cellules de batteries en Europe. C’est ce que je m’emploie à faire à travers l’initiative que j’ai lancée dans ce domaine. S’il est fort possible que nous ne produisions pas les cellules de batteries les moins chères, notre objectif est néanmoins de fabriquer en Allemagne les cellules de batteries les plus durables, les plus intelligentes et les plus performantes.

Croyez-vous pouvoir mobiliser les gens ?

Peter Altmaier : Oui, j’en suis certain. Cependant, par le passé non plus, les innovations et les changements n’étaient pas dictés par des instructions venues d’en haut. Il y a 35 ans, il aurait été impossible d’obtenir une majorité favorable à la suppression des cabines téléphoniques. Aujourd’hui, pratiquement tout le monde se déplace muni d’un appareil mobile moderne. L’État doit créer le cadre général approprié mais, en fin de compte, c’est le consommateur qui décide.

Barbara Praetorius : Il ne suffit pas de faire porter toute la responsabilité de l’avenir de la planète au consommateur. Il faut un cadre général dans lequel, d’un côté, les prix donnent les signaux adéquats et, de l’autre, seuls des produits durables, comme le prévoit par exemple la directive sur l’écoconception, sont mis sur le marché. Toutefois, nous sommes en retard dans ce domaine. C’est pourquoi – je ne le dis pas de gaieté de cœur – nous devons également envisager des interdictions. Songez par exemple à l’interdiction des ampoules : il y a quelques années, c’était un sujet très polémique, aujourd’hui nous sommes bien contents d’avoir des ampoules LED, technologiquement supérieures et qui ne consomment qu’une infime partie d’énergie. J’imagine que cela pourrait être la même chose pour les chauffages au fioul : ils sont tout aussi dépassés et il existe depuis longtemps des options moins chères et écologiques.

Peter Altmaier : Je n’ai rien contre les dispositions légales lorsqu’elles sont nécessaires. En revanche, je suis contre le fait de déresponsabiliser complètement chacun. Aujourd’hui, la sensibilité à l’environnement est heureusement très marquée, notamment grâce à notre système éducatif. Cela me rend optimiste pour rechercher ensemble une manière de vivre plus durable.

La sensibilité à l’environnement est heureusement très marquée.
Peter Altmaier

Dans quelle mesure la production d’énergie est-elle durable ? Suffira-t-elle à long terme ?

Peter Altmaier : Nous ne pourrons calmer la soif d’énergie du monde que si nous misons à fond sur les énergies renouvelables. Ces dernières représentent déjà aujourd’hui 44 pour cent de la consommation d’électricité, un record pour un pays industrialisé. Cependant, sans les énergies fossiles, il n’est pas encore possible actuellement d’assurer un approvisionnement en énergie fiable. En effet, il nous manque encore des capacités de stockage et des réseaux intelligents pour compenser les variations d’approvisionnement en énergie solaire et éolienne. Mais nous y travaillons. Nous sommes justement en train de modifier radicalement ce système, de la production d’électricité dans les centres urbains vers une production très largement décentralisée.

Barbara Praetorius : La production d’énergie ne doit pas forcément coûter plus cher, à condition qu’on l’organise intelligemment et qu’on se serve des possibilités offertes par le numérique. Les renouvelables sont aujourd’hui sur un pied d’égalité avec les centrales fossiles et leur prix va continuer à baisser. Par ailleurs, les premières grandes batteries de stockage d’électricité existent déjà. Il n’empêche qu’il faudra des technologies de compensation, comme les turbines à gaz, qui se mettront en route en fonction des besoins pour quelques heures par jour ou quelques jours par an.

Que peut-on tirer des expériences de la commission charbon pour poursuivre le tournant énergétique et améliorer la protection du climat ?

Barbara Praetorius : Le compromis auquel est parvenue la commission « Croissance, changement structurel et emploi » est un signal fort. Toutes les parties prenantes craignaient au départ que les autres ne prennent pas leurs préoccupations au sérieux. Et pourtant, ça a marché.

Peter Altmaier : Oui, nous avons appris au contact les uns des autres. C’est important, pas seulement en Allemagne d’ailleurs. Le monde entier regarde comment nous organisons la transition énergétique, et ce, plus précisément pour voir si nous parvenons à rester l’un des pays les plus compétitifs au monde.

Pourquoi dans ce cas cette réticence face aux lignes électriques et aux nouvelles éoliennes ?

Barbara Praetorius : Le degré d’adhésion à la transition énergétique est énorme ; il est de l’ordre de 80 à 90 pour cent. Nous pouvons donc agir sur place lorsque la mise en œuvre s’avère difficile, par exemple en cas de construction de nouveaux parcs éoliens. Cela ne veut pas seulement dire que les projets de transition énergétique doivent être planifiés de manière à réduire au maximum leurs effets sur la population, exactement comme on procède pour les autres projets d’infrastructures et implantations industrielles. Il est tout aussi important que les personnes concernées y trouvent leur compte, c’est-à-dire par exemple que les communes reçoivent des versements compensatoires. C’est au gouvernement fédéral qu’il appartient de créer le cadre général qui nous permettra de réussir le grand tournant énergétique.

Peter Altmaier : Certaines mesures concernant les infrastructures seront également nécessaires à l’avenir. Dans ce contexte, nous devons minimiser l’impact négatif sur les populations locales. C’est la seule possibilité de défendre nos acquis à l’avenir sans que cela se fasse au détriment des générations futures.

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