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Emil Krebs ou le génie des langues

Emil Krebs (1867-1930)

Emil Krebs (1867-1930), © Ministère fédéral des Affaires étrangères

23.01.2020 - Article

Le ministère allemand des Affaires étrangères, à Berlin, consacre une exposition à ce polyglotte exceptionnel (1867-1930) qui maîtrisa plus d’une centaine de langues, dont 68 à la perfection.

Tout a, semble-t-il, commencé par la découverte d’un vieux journal français qui aurait excité sa curiosité. Emil Krebs (1867-1930), âgé d’à peine sept ans, se serait vu offrir un dictionnaire franco-allemand et il l’aurait englouti, apprenant en quelques mois la langue de Molière. C’est ainsi que Peter Hahn, son biographe (« Emil Krebs, Kurier des Geistes  », 2011), raconte la naissance de ce talent exceptionnel resté dans les annales de la diplomatie allemande. Le ministère des Affaires étrangères, à Berlin, lui consacre jusqu’au 19 février une exposition.

68 langues

Fils d’un maître menuisier de Silésie, dans l’actuelle Pologne, Emil Krebs est aux langues étrangères ce que Mozart est à la musique : un prodige. À l’âge du baccalauréat, il maîtrisait déjà douze langues étrangères, apprises pour la plupart en autodidacte : le français, le latin, le grec ancien et moderne, l’hébreu, l’anglais, l’italien, l’espagnol, le russe, le polonais, l’arabe et le turc. Il en apprendra plus d’une centaine au cours de sa vie, dont 68 qu’il maîtrisera à la perfection à l’écrit et à l’oral. Sa bibliothèque, aujourd’hui hébergée à la Bibliothèque du Congrès à Washington, compte 5.700 livres et écrits. Ils sont rédigés en 120 idiomes différents.

Après le bac, en 1887, Emil Krebs suit d’abord des études de théologie protestante et de droit. Il réussit l’examen d’État en 1891. Mais il n’abandonne pas son violon d’Ingres. Les langues asiatiques l’attirent. Et cela tombe bien : en 1887, Bismarck, désespérant de ne pas trouver d’interprète pour la langue turque, a créé à Berlin un séminaire de langues et cultures orientales. Il est financé par le ministère des Affaires étrangères et l’Office impérial des colonies. Mais il fait partie de l’université et accueille des fonctionnaires coloniaux et des représentants de commerce qui préparent leur prochaine affectation. Emil Krebs saute sur l’occasion. Il se concentre sur le chinois.

Fascinante Chine

La Chine va représenter 25 ans de sa vie. En septembre 1893, après s’être brièvement essayé au métier de greffier, Emil Krebs entre dans la diplomatie. Il est envoyé comme interprète à Pékin. Il y étudie des manuscrits et des livres chinois dans tous les domaines, y compris l’écriture « Braille » chinoise. Il réalise des études comparatives entre le mandarin, le mongol, le mandchou, le tibétain et l’arabe. L’ambassadeur allemand en Chine loue ce collaborateur d’exception. Mais il est loin d’être le seul. Les autorités chinoises font appel à ses connaissances en mandarin, mandchou et tibétain. L’impératrice douairière aime sa conversation. Et les cercles cultivés de Pékin ne tarissent pas d’éloges sur cet hôte exquis.

Emil Krebs ne se laisse pas étourdir. Auprès de sa femme (allemande) Amande Heyne, qu’il épouse à Pékin en 1913 et à laquelle il est très attaché, il mène une vie presque normale… les yeux rivés sur sa passion. Après avoir été promu ministre conseiller à la légation allemande en Chine en 1901, il refuse ainsi d’être nommé consul. Sans doute craint-il de devoir sacrifier ses activités.

Des activités qui, d’ailleurs, sont loin de se limiter à l’apprentissage des idiomes. Emil Krebs cherche avant tout à saisir « l’essence » des peuples à travers leur langue et leur histoire. En 1920, il n’hésite ainsi pas à porter un jugement sans aménité sur le rapprochement des Européens avec la Chine au cours du siècle passé qu’il qualifie de « succession ininterrompue de violations des droits territoriaux et souverains de la Chine en matière politique, économique et culturelle ».

Médiateur

Emil Krebs en uniforme
Emil Krebs en uniforme© Privé

Mais en 1920, Emil Krebs a quitté l’Empire du Milieu. À contrecœur. L’entrée de la Chine dans la Première Guerre mondiale et la rupture des relations diplomatiques sino-allemandes en mars 1917 l’ont forcé au retour. Il s’enferme alors avec ses livres, plus affamé que jamais. Il apprend l’égyptien, l’albanais, l’arménien, le basque, le birman, le japonais, le javanais, le croate, l’ourdou, le norvégien et bien d’autres langues encore. Le sumérien, l’assyrien et le babylonien n’échappent pas non plus à son zèle. « Dans sa chambre, sur la Lindenallee, il y avait des livres, et encore des livres jusqu’au plafond », se souvenait son beau-frère. « Tout l’univers, concentré dans les langues, et réuni dans quelques mètres carrés. »

En 1921, Emil Krebs reprend du service au ministère des Affaires étrangères, au département du cryptage, puis par surcroît au service de traduction. Il travaille aussi, en parallèle, comme interprète auprès des tribunaux. Le directeur du service de traduction du ministère des Affaires étrangères, Gautier, sait à quoi s’en tenir. « Krebs remplace à lui tout seul 30 collaborateurs du service diplomatique », dit-il. En revanche, Krebs refusera toujours un poste d’enseignant au séminaire des langues orientales.

Ce talent exceptionnel mourra comme il a vécu : en médiateur. Le 31 mars 1930, il succombe à un AVC alors qu’il est en train de traduire un texte dans son bureau du ministère des Affaires étrangères.

On sait aujourd’hui qu’il avait une méthode particulière pour apprendre les langues. Il ne les étudiait pas à partir de l’allemand, sa langue maternelle, mais par « paquets » à partir d’une langue intermédiaire. Il s’appropria ainsi l’afghan, le birman, le gujarati, l’hindi, l’irlandais, le cingalais et le portugais à partir de l’anglais, le finnois, le tartare et l’ukrainien à partir du russe, le basque à partir de l’espagnol, etc.

Les chercheurs de l’université de Düsseldorf ont, par ailleurs, disséqué et étudié son cerveau. Ils y ont trouvé une structure bien particulière qui expliquerait son don exceptionnel.

Quant aux traducteurs du ministère allemand des Affaires étrangères, ils restent admiratifs. Emil Krebs est pour beaucoup d’entre eux un modèle par-delà les générations. Il continue à vivre dans le cœur de ses descendants. Ce dont témoigne, aussi, la passion de son petit-neveu Eckhard Hoffmann, organisateur de l’exposition dans la cour d’entrée du ministère, à faire connaître sa vie et son œuvre.

A.L.

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