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Hannah Arendt, une philosophe dans le siècle

Hannah Arendt en 1944 à New York (g.) et son Affidavit de 1949 (dr.)

Hannah Arendt en 1944 à New York (g.) et son Affidavit de 1949 (dr.), © Fred Stein Archive / Washington D.C., The Library Of Congress, The Hannah Arendt Papers

12.05.2020 - Article

Le Musée historique allemand de Berlin consacre une exposition à la vie et à l’œuvre de la philosophe politique d’origine allemande. 

Le « totalitarisme », la « banalité du mal » : on lui doit des concepts clés pour comprendre le XXe siècle. Hannah Arendt (1906-1975) a été l’une de ses grandes figures dans le domaine de la pensée politique. Sa vie a épousé les convulsions du siècle. Sa pensée a suivi les méandres de l’histoire et condensé ses bouillonnements. Elle n’a cessé de poser la question du jugement et du discernement. Jusqu’à aujourd’hui, elle stimule autant qu’elle divise. Le Musée historique allemand de Berlin lui consacre jusqu’au 18 octobre une exposition, «  Hannah Arendt et le XXe siècle ».

Le musée a choisi de nous faire emprunter des chemins biographiques pour nous conduire à l’œuvre, que l’on voit se déployer au grand vent de l’histoire. 300 objets, photos et écrits sont les témoins de ce parcours hors du commun. Il faut y ajouter de précieux enregistrements d’entretiens radiophoniques et télévisés. 

Ensemble, ils composent le portrait intellectuel stimulant d’une femme opiniâtre, aux jugements aiguisés, pour ne pas dire tranchants. Ils conduisent aussi dans son intimité, profitant du fait que certains objets personnels ont fait l’objet d’une donation. On découvre les clichés de Fred Stein, qui a immortalisé la silhouette de cette rare « femme philosophe » dans les années 1960. Des témoignages reviennent sur l’art de l’amitié qu’elle a cultivé toute sa vie.

Juive, exilée, apatride, réfugiée

Hannah Arendt est née dans une famille juive près de Hanovre à la veille de la Première Guerre mondiale. Elève des philosophes Martin Heidegger et Karl Jaspers sur les bancs de l’université, elle a délaissé la philosophie pour la théorie politique en voyant monter l’antisémitisme à la fin des années 1920. Elle a compris plus tôt que d’autres que la montée du nazisme allait stopper l’émancipation des juifs allemands depuis un siècle. 

Dès 1933, elle est ainsi poussée à l’exil par le régime nazi. Direction la France, puis les États-Unis en 1941. Sa nationalité lui est retirée en 1938. Juive, exilée, apatride, réfugiée : aux côtés de son second mari, Heinrich Blücher, elle partage le destin de cohortes de déracinés, victimes du nazisme. Elle devient journaliste, s’intéresse au sionisme, réfléchit sur l’exil, le statut d’apatride, les droits de l’Homme. Puis vient Auschwitz. Elle apprend l’existence des camps en 1943. D’abord incrédule, elle les analyse comme le laboratoire d’une destruction de l’individualité qui conduit au meurtre de masse. Elle y voit la preuve de l’existence d’un « mal radical », pour lequel il n’existe ni sanction, ni pardon.

Au lendemain de la guerre, Hannah Arendt prend à New York la direction du Jewish Cultural Reconstruction (JCR), une organisation qui s’occupe de sauver et de restituer les biens juifs spoliés par les nazis. Cela lui donne l’occasion de retourner en Allemagne, pour la première fois. Elle parcourt le pays dévasté pour établir des listes de biens à restituer. Elle publie ses récits. Ils passionnent nombre d’intellectuels exilés. À titre personnel, elle demande réparation à l’Allemagne du préjudice subi. Elle obtient partiellement gain de cause, ce qui entre dans l’histoire du droit en tant que « lex Arendt ».

La « totalitarisme » et la « banalité du mal »

Hannah Arendt au procès Eichmann, 2 mai 1961, Jérusalem (c) Washington D.C., United States Holocaust Memorial Museum
Hannah Arendt au procès Eichmann, 2 mai 1961, Jérusalem© Washington D.C., United States Holocaust Memorial Museum

En 1951, la philosophe obtient la nationalité américaine. C’est un acte hautement symbolique à ses yeux : les États-Unis incarnent la liberté. La même année paraît sa première œuvre maîtresse, « Les origines du totalitarisme ». Elle y forge le concept de « totalitarisme » et analyse ce qui l’a rendu idéologiquement possible. Dix ans plus tard, elle se rend à Jérusalem pour couvrir le procès de l’ancien SS Adolf Eichmann. Les débats retiennent l’attention du monde entier. La reporter est surprise par la « banalité » de la personnalité de l’accusé. Ses articles sont publiés en 1963 dans The New Yorker. Elle y affirme, entre autres, « la banalité du mal ». De quoi nourrir jusqu’à aujourd’hui de vives polémiques. 

Obstinée, controversée mais stimulante : telle a été Hannah Arendt, montre l’exposition. Dans les années 1960 et 1970, la philosophe devient professeur dans les plus prestigieuses universités américaines : Princeton, Berkeley, Chicago, Columbia, New York, Cornell, etc. En 1959, elle est même la première femme à obtenir le statut de professeur invité à Princeton. Elle prend position sur le système politique américain et la ségrégation raciale, sur le mouvement étudiant de 1968. D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, elle n’hésite pas à diviser l’opinion par des jugements affirmés.

Hannah Arendt meurt d’un infarctus le 4 décembre 1975. De son parcours déchiré par l’expérience du nazisme, elle avait tiré cette conclusion : « Ne pas suivre, juger par soi-même : que l’on ne dise pas ‘nous’ mais ‘je’ ». Un jugement était à ses yeux un acte politique. La question du discernement a jalonné sa vie. Sans doute est-ce là l’une des raisons de l’actualité intacte de bien des sujets sur lesquels elle a exercé le sien.

A.L.

Hannah Arendt und das 20. Jahrhundert (« Hannah Arendt et le XXe siècle)
Exposition au Musée historique allemand de Berlin jusqu’au 18 octobre 2020
Port du masque obligatoire

Plus d’informations : 

Musée historique allemand (DHM)


 

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