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Uwe Timm, chroniqueur du temps présent

L’écrivain allemand Uwe Timm, lauréat du Prix Lessing 2022

L’écrivain allemand Uwe Timm, lauréat du Prix Lessing 2022, © picture alliance / dpa | David Ebener

25.01.2022 - Article

Écrivain à la langue et à la pensée exigeantes, il est l’une des grandes plumes de la littérature allemande contemporaine. Uwe Timm vient de recevoir le Prix Lessing. Portrait d’un chroniqueur de son temps, explorateur de l’Allemagne de l’après-guerre.

Le monde l’a découvert dans les années 1990. Sa nouvelle « La découverte de la saucisse au curry » (éd. Seuil) (« Die Entdeckung der Currywurst  »), traduite en une vingtaine de langues et adaptée au cinéma, a fait le tour du monde. Uwe Timm y saisit une tranche de vie dans l’âpre quotidien d’une femme de soldat restée seule à faire tourner la boutique. Elle recueille chez elle un marin déserteur dans les tout derniers jours du Reich et lui cache la défaite. L’histoire, racontée avec le sens du détail et une grande sensibilité, se passe à Hambourg, ville natale de l’écrivain. La ville, aussi, vient de remettre le Prix Lessing, haute récompense littéraire décernée depuis 1929 et dotée de 10 000 €.

« Depuis plusieurs décennies, Uwe Timm démontre qu’il ne doit pas exister de contradiction entre le fait d’être un auteur de best-sellers et une exigence intellectuelle très élevée », a loué le jury. « Ses grands romans, tels que  »Kopfjäger « ,  »Rot«  et  » Ikarien«  s’ajoutent aux ouvrages d’inspiration autobiographique pour offrir une chronique de l’époque moderne. Uwe Timm raconte d’une manière toujours surprenante les guerres et les ruptures sociétales, les utopies et les innovations technologiques, mais aussi les échecs personnels et politiques, les passions, l’amour et la tromperie. Il n’enjolive rien mais réaffirme simultanément le principe de l’espérance. »

Enfant de la guerre et de 1968

Né en 1940, Uwe Timm est un enfant de la guerre. Il a trois ans quand la maison familiale est bombardée. C’est l’un de ses premiers souvenirs : « J’ai des images précises devant les yeux, dit-il, par exemple les flammèches qui s’élevaient dans l’air et dont on m’a dit plus tard que c’étaient les rideaux en feu, qui avaient été arrachés aux fenêtres. » En 1958, son père décède subitement. Titulaire d’un brevet de fourreur, il reprend l’entreprise familiale en faillite. Il la redresse en quatre ans, et passe son bac en suivant des cours du soir. C’est là qu’il rencontre Benno Ohnesorg. Il se lie d’une profonde amitié avec celui dont la mort violente lors d’une manifestation en 1967 sera l’un des déclencheurs de la révolte de 1968 en Allemagne. Uwe Timm apprendra le décès de son ami alors qu’il poursuivait ses études de lettres et philosophie à Munich, puis à Paris. Il en sortira docteur, après une thèse sur « l’absurdité chez Albert Camus »).

En 1968, Uwe Timm participe activement à la révolte étudiante en Allemagne. Ses premiers écrits datent de cette époque. En 1974, il connaît son premier succès littéraire avec « Heisser Sommer », une plongée dans l’univers des étudiants qui l’ont vécu. Uwe Timm décrit ou retranscrit en détail les débats, les actions et leurs motifs, les personnalités et le conflit de génération qui s’exprime. Le livre reste, jusqu’à aujourd’hui, l’un des rares documents littéraires consacrés à cet épisode.

Il enchaîne avec « Morenga », un roman « postcolonial ». Il éclaire avec plus de quarante ans d’avance la tragédie du génocide des Herera et des Namas dans la colonie allemande du Sud-Ouest africain entre 1904 et 1908.

Inspiration autobiographique

Devenu écrivain, Uwe Timm s’installe à Munich. Ses textes se distinguent par une langue ciselée toujours en quête de musicalité. Il est l’auteur de plusieurs romans, d’essais, de pièces radiophoniques, de scénarios, de quatre livres pour la jeunesse (dont le très célèbre « Rennschwein Rüdi Rüssel  », en français « Rudi la Truffe, cochon de course » (éd. Milan) et de trois récits autobiographiques.

En 2003, il publie ainsi « Am Beispiel meines Bruders » (« À l’exemple de mon frère », Albin Michel). Il explore la mémoire familiale, et les choix de son frère aîné, engagé volontaire dans la S.S. en 1942, blessé sur le front de l’Est et mort en 1943. Il s’interroge sur la culpabilité dont s’est chargé ce frère en intégrant volontairement une unité d’élite de la Waffen-SS, pose la question de savoir s’il a agi par conviction ou par opportunisme, analyse le rôle de ses parents et se demande pourquoi son père, lui-même ancien soldat, a toujours présenté cet aîné comme un exemple. Partant de son histoire personnelle, il tisse un fil qui mène aux origines du conflit de génération qui a opposé la génération des « bourreaux » à ses descendants dans l’Allemagne de l’après-guerre.

Très tôt, Uwe Timm a aussi voulu consacrer un livre à son ami Benno Ohnesorg. Il s’est acquitté de cette tâche difficile en publiant en 2005 « Der Freund und der Fremde » (litt. : l’ami et l’étranger). Il y décrit la personnalité volontaire et réservée de son ami, avec lequel il partageait une passion pour la littérature et la philosophie contemporaine, d’Apollinaire à Camus en passant par Beckett. Le récit n’est pas chronologique. Uwe Timm le structure en fragments pour peindre un portrait vivant de Benno Ohnesorg. On y lit la mentalité de la jeunesse allemande des années 1960, sa soif de faire des études et ses idéaux.

Les idéaux et leur devenir sont un thème récurrent dans la réflexion de l’écrivain. En 2020, Uwe Timm leur a même consacré un essai, intitulé « Der Verrückte in den Dünen. Über Utopie und Literatur ». Il s’y interroge sur la puissance créatrice des utopies aujourd’hui sur le plan des idées, de l’art et dans la société. Il explore avec brio les moments d’utopie et de dystopie qui ont marqué la littérature mondiale. C’est un voyage aux quatre coins de la planète et un voyage dans l’histoire. Uwe Timm décrit l’utopie comme une volonté de défendre une meilleure façon de vivre ensemble contre les tentatives de faire entrer les idées dans un système ou de les discréditer sur le plan idéologique. Il libère la force du désir, dans un élan tourné vers l’avenir.
A.L.

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