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Nous ne pouvons accepter que les juifs soient pris comme boucs émissaires

25.01.2021 - Article

Tribune du ministre fédéral des Affaires étrangères Heiko Maas publiée le 23 janvier dans le quotidien allemand « Die Welt » et sur CNN (en anglais).

« Par une loi s’appliquant dans l’ensemble de l’Empire, nous autorisons tous les conseils municipaux à nommer des juifs en leur sein. » Telle fut la réponse, en l’an 321, de l’empereur romain Constantin à une requête des responsables municipaux de la ville de Cologne adressée à Rome à ce sujet. Cet échange de lettres est le plus ancien témoignage écrit de la vie juive en Allemagne.

Depuis au moins 1 700 ans, des juives et des juifs vivent dans l’espace germanophone. Et que serait notre philosophie sans les réflexions de Moses Mendelssohn ou de Hannah Arendt ? Que seraient les sciences naturelles sans Albert Einstein ? Et combien nos vies seraient-elles plus pauvres sans la musique de Gustav Mahler, sans la poésie d Else Lasker-Schüler ou sans les récits d’écrivains comme Heinrich Heine ou Franz Kafka ? C’est une bonne chose que nous prenions conscience, en cette année commémorative, de la profondeur de nos racines juives et de leur influence sur nous jusqu’à nos jours. Et nous pouvons nous estimer heureux qu’aujourd’hui, quelque 200 000 citoyennes et citoyens juifs fassent de nouveau partie de la société allemande.

Cependant, on ne peut malheureusement pas raconter les 1 700 ans d’histoire du judaïsme en Allemagne sans évoquer également la persécution, le génocide et la haine contre les juifs. Dans ce contexte, la face hideuse de l’antisémitisme se dissimule derrière des masques aux traits toujours changeants. C’est ce que soulignent les théories complotistes confuses qui, en période de pandémie de coronavirus, prennent des dimensions de plus en plus abstruses. Ceux qui décident de porter l’étoile jaune lors de manifestations ne sont pas des citoyens inquiets, mais des antisémites. Et ceux qui, aux côtés d’extrémistes de droite, brandissent dans nos rues des pancartes sur lesquelles est inscrit « Vacciner rend libre », ou qui prennent d’assaut le Capitole en portant un sweat-shirt « Camp Auschwitz  » font non seulement complètement fausse route, mais ils se moquent des victimes du national-socialisme, minimisent sa brutalité inhumaine et détruisent des valeurs civilisationnelles fondamentales qui sont décisives pour notre vie commune, pour notre démocratie.

Le dire clairement est le devoir de tout démocrate. Dans le cadre de sa présidence de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), l’Allemagne veut donc faire avancer la lutte contre de tels mensonges dangereux, contre la distorsion des faits et contre la banalisation de l’Holocauste, à l’échelle mondiale. À cet effet, nous avons mis en place un groupe de travail international contre la distorsion de l’Holocauste afin de défendre ces valeurs universelles en coopération avec nos partenaires internationaux. Cette semaine, d’éminents scientifiques internationaux nous ont présenté leurs recommandations. Celles-ci nous montrent l’urgence de la situation.

Premièrement, l’actuel antisémitisme ne connaît désormais plus de frontières de par sa nature numérique. Aussi, nous devons le combattre plus que jamais de manière concertée à l’échelon international. Il n’est certes pas toujours facile de fixer les limites entre liberté d’expression et discours haineux, ignorance et distorsion volontaire des faits. Il est donc d’autant plus important que nous nous mettions d’accord, au niveau international, sur ce que nous entendons exactement par la distorsion de l’Holocauste et sur la manière d’y remédier. Nous y travaillons avec nos partenaires au sein de l’IHRA, de l’Union européenne, des Nations Unies, du Conseil de l’Europe et de l’OSCE. Mais les autorités nationales doivent elles aussi participer. Une étude actuelle révèle combien les terroristes d’extrême droite et les conspirationnistes se mettent déjà en réseau sur Internet. Nos services de sécurité doivent en faire au moins autant.

Deuxièmement, l’éducation est le meilleur moyen de lutter contre les préjugés et les fausses vérités historiques. Durant notre présidence, nous avons largement diffusé dans les écoles et d’autres établissements d’enseignement en Allemagne des recommandations de l’IHRA en matière d’apprentissage et d’enseignement. Dès 2019, nous avons créé le réseau européen « Combattre l’antisémitisme par l’éducation », dont le but est de lutter contre les stéréotypes antisémites. Comment reconnaître la distorsion de l’Holocauste ? Et comment réagir face à cela ? Ces questions doivent être fermement ancrées dans les programmes scolaires de nos écoles et universités, ainsi que dans les programmes visant à former nos policiers et nos agents de la justice.

Troisièmement, les mémoriaux, les musées et les établissements d’enseignement qui abordent la thématique de l’Holocauste nécessitent un soutien fiable tant sur le plan politique que financier. L’année dernière, nous avons confirmé nos engagements concernant les mémoriaux d’Auschwitz-Birkenau et de Yad Vashem à Jérusalem pour les années à venir. Et pendant la crise de Covid-19 également, il ne doit faire aucun doute que l’Allemagne continuera d’assumer ses responsabilités particulières.

Quatrièmement, nous devons enfin venir à bout de la haine contre les juifs et des campagnes de dénigrement en ligne. À la présidence du Conseil de l’Europe, nous avons inscrit la protection des droits humains sur Internet ainsi que le thème des discours haineux en tête de l’ordre du jour. C’est une bonne chose que des entreprises comme Facebook ne nient désormais plus leur grande responsabilité. Cependant, alors que les mensonges de l’ancien président Donald Trump sur une prétendue fraude électorale aux États-Unis ont clairement été signalés comme tels par Twitter, les mensonges portant sur le crime le plus grave commis contre l’humanité, l’Holocauste, ne sont trop souvent pas démentis. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une coopération plus étroite entre les opérateurs de plateformes et les organisations scientifiques et de la société civile qui arrivent le mieux à distinguer les faits des fausses affirmations. Il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine.

Mais l’essentiel, c’est d’avoir une société qui n’accepte pas sans rien dire que des faits soient distordus, que les auteurs d’actes ou de paroles antisémites soient perçus comme des victimes ou que les juives et les juifs soient pris comme boucs émissaires. Plus de vigilance face à de telles dérives, plus de courage civil et de solidarité concrète nous feraient du bien à nous et à notre pays, et ce bien au-delà de l’année commémorative 2021.

 

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