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Interview avril 2016 : La Dépêche du Midi "Le nouvel ambassadeur d'Allemagne en visite à Toulouse"

21.03.2018 - Article

Depuis mardi 12 avril, Nikolaus Meyer-Landrut fait étape à Toulouse. Il a visité les usines d'Airbus avec le PDG, M. Tom Enders, est allé à la rencontre des représentants de l'importante communauté allemande implantée en Haute-Garonne. Il a également été reçu par la présidente du groupe la Dépêche du Midi, Mme Marie-France Marchand-Baylet. Francophile et francophone, marié à une Française, l'ambassadeur d'Allemagne en France a été pendant neuf ans le proche conseiller d'Angela Merkel, la chancelière. Né en 1960 à Düsseldorf, père de deux enfants ayant effectué leurs études à Sciences-Po Paris, ce diplomate nommé en septembre 2015, est aussi un européen convaincu. Il a d'ailleurs collaboré en 2002 avec Valéry Giscard-d'Estaing, à la Convention chargée d'élaborer une Constitution pour l'Europe. « La coopération entre la France et l'Allemagne est la clef de voûte qui fait tenir l'édifice européen. Sans accord franco-allemand, il n'y aurait aucun accord européen » dit-il.

 

La question des migrants complique-t-elle les relations entre la France et l'Allemagne ?

Pour l'Allemagne et pour Mme Merkel, la question du respect et de la mise en œuvre de nos valeurs et de nos droits fondamentaux est essentielle. Le droit d'asile est consacré dans notre constitution. En Allemagne, chacun peut invoquer le droit d'asile et a droit à une procédure individuelle. Sur l'ensemle des décisions d'asile rendues en 2015, 50 % des personnes ont obtenu un titre de séjour en Allemagne. Cela signifie  que la moitié ne l'a pas obtenu et il  y a un effort important à faire pour s'assurer que ceux qui n'obtiennent pas un titre de séjour quittent le pays à nouveau.  Si nous voulons protéger le droit d'asile, la possibilité pour les réfugiés de guerre d'en bénéficier, il ne faut pas admettre qu'ils puissent faire l'objet d'abus pour d'autres raisons. Dans les six premier mois de 2015, par exemple, plus de 40 % des réfugiés venaient d'Albanie et du Kosovo alors que le quota d'acceptation est inférieur à 1 %. Contrairement à la Syrie ou à l'Irak, ils ne venaient pas de pays en guerre. Aujourd'hui, leur nombre a beaucoup baissé, car nous avons passé des accords avec ces pays pour qu'il reprennent leurs nationaux.

Il n'y a jamais eu, comme cela a été parfois présenté, une invitation ouverte à venir chez nous. L'Allemagne, via un accord avec la Turquie, a mis des conditions à l'accueil des réfugiés de guerre :  éviter qu'ils ne  soient contraints de risquer leur vie avec des passeurs à travers la Mediterranée, mais aussi qu'ils soient bien  identifiés. 

 

Comment analysez-vous les différences entre la France et l'Allemagne, qualifiée souvent de plus généreuse, dans la gestion de la crise des migrants ?

La France a notamment vécu un choc avec les attentats terroristes de l'année dernière. Il faut comprendre et accepter cette situation particulière et ses conséquences politiques. Nous ne demandons pas que chaque pays fasse exactement la même chose que nous. Nous demandons que les décisions européennes qui ont été prises soient appliquées. Au-delà des différences, finalement, nos objectifs se rejoignent. L'Allemagne et la France souhaitent avoir un meilleur contrôle des frontières extérieures, souhaitent savoir qui rentre dans le continent européen ou  l'espace Shengen. Il est absolument indispensable de bien assurer ce contrôle à l'extérieur si nous voulons préserver Shengen à l'intérieur. L'Allemagne et la France savent qu'il faut travailler avec les pays limitrophes et de transit. C'est le cas avec la Turquie, mais aussi avec la Lybie. Elles cherchent aussi à réduire les causes des conflits en Syrie et en Irak, afin que la source de l'immigration se tarisse. Sur ces objectifs, il y a une coopération étroite entre nos deux pays. 

 

Trois soldats Français ont été  tués au Mali. La France, engagée dans plusieurs pays dans la lutte contre le terrorisme, demande à ses partenaires européens de l'aider. Quelle est la position de l'Allemagne ?

Je voudrais d'abord rappeler que l'Allemagne a des procédures différentes de la France pour décider de l'envoi des soldats à l'étranger. Cela passe par un débat politique au Bundestag. Cela dit, nous sommes présents sur bien plus de théâtre extérieurs qu'on ne l'imagine. Actuellement, 7000 soldats allemands participent à des missions en Afghanistan, au Mali, au Kosovo, en Somalie contre les pirates , en Méditerranée contre les passeurs. L'Allemagne a réagi rapidement en novembre 2015 à la demande du président François Hollande d'un soutien militaire dans la lutte contre Daech en Irak et en Syrie . Elle a mis à disposition de la coalition des avions de reconnaissance, une frégate. L'Allemagne a pris une décision très importante, et très controversée,  l'été dernier. Elle a accepté de livrer des armes et de former des Pershmergas. Depuis la dernière guerre, c'est la première fois qu'elle accepte de livrer des armes à une partie impliquée dans un conflit. 

J'ajoute que la décision d'augmenter la participation de l'Allemagne dans le conflit en Syrie ou en Irak n'a pas provoqué un grand débat. Les gens ont compris que c'était nécessaire et que cela s'inscrivait dans la relation avec la France. Parfois, j'ai l'impression qu'on ne mesure pas bien  à quel point notre est engagée. Peut-être est-ce lié au fait que les décisions sont prises à l'issue d'un débat politique et parlementaire au Bundestag avec un peu plus de décalage que dans d'autres système politiques. 

 

Le couple France Allemagne, qui est présenté comme le moteur de l'Europe, est-il selon vous en difficulté ?

Au-delà de la question, bien réelle, de la Grande-Bretagne, l'Europe s'est trouvée ces dernières années  devant des défis importants. La France et l'Allemagne ont su traiter tous les différents sujets pour arriver à des solutions communes. Sans cette coopération, nous n'aurions pas eu l'accord sur les nouvelles perspectives financières de l'Europe. Sans une entente étroite, il n'y aurait pas eu de position européenne sur  les questions liées à la COP 21. Sans une confiance réciproque, nous n'aurions pas pu obtenir ce que nous avons obtenu de la Russie dans la crise ukrainienne. On peut ajouter également l'union bancaire qui a permis de surmonter la crise financière. La liste est longue. 

 

Brexit, fermeture des frontières de certains pays de l'est.. L'Europe est-elle selon vous en crise ?

Elle est face à des crises. Nous les gérons au quotidien. Nous serons jugés sur les résultats concrets et non sur les annonces. C'est grâce à ces résultats que l'on peut espèrer une adhésion plus importante des opinions publiques à l'UE. Il ne faut pas mettre sur le dos de l'Europe des décisions qui relèvent du niveau national, ces compétences que les Etats ont décidé de garder :  le marché du travail, la formation professionnelle, les système de retraite ou d'assurance sociale. On peut discuter de savoir si, à la longue, cela pourrait devenir des questions européennes. 

 

Le projet de réforme du marché du travail en France rencontre une vive opposition. Quel regard portez-vous sur la difficulté à réformer la France ? 

Les dirigeants sont tout à fait conscient des forces et des faiblesses du système français. Je ne pense pas qu'on puisse transposer dans un pays, dans certaines circonstances, dans un sytème politique ou des cultures économiques différentes, ce qui a été mise en œuvre ailleurs. C'est à la politique française de répondre à ces questions. Je suis par nature optimiste. Je ne vois pas pourquoi la France n'y arriverait pas. Il n'y a pas de fatalité. Au début du siècle, l'Allemagne était considéré comme l'homme malade de l'Europe. Avec ce qu'elle a fait pendant plusieurs années, la situation a été redressée. Je ne peux qu'encourager la France à y aller. 

 

La France a perdu sa première place de partenaire économique avec l'Allemagne au profit des Etats Unis. Cela signifie-t-il que Berlin veut faire aboutir le traité de libre échange (TTIP) ? 

La négociation commerciale avec les Etats Unis, est, de notre point de vue, importante. Il est en effet important que l'Europe et les USA arrivent à se mettre d'accord sur un traité ambitieux afin qu'elles constituent un couple qui puisse influencer ce qui se passe dans le monde au dela des relations transatlantiques. Si nous n'arrivons pas à nous mettre d'accord avec les Etats Unis, peut-être que dans dix ans, ils se mettront d'accord avec la Chine. En même temps, nous sommes sur la même ligne que le gouvernement français. Un tel accord doit correspondre aux intérêt européens, protéger nos standards  environnementaux et sociaux, nos dénominations régionales. Ill faut veiller aussi à ce qu'il soit positif pour les consommateurs. Cela étant, la France reste pour l'Allemagne un partenaire économique de premier rang. 

 

Depuis votre nomination, c'est votre première visite à Toulouse. Quel a été votre programme ?

J'ai passé une journée chez Airbus hier. C'est intéressant de voir comment ce groupe franco-allemand évolue ici à Toulouse, comment sous la direction de Tom Enders, il a pris des décisions importantes : notamment le transfert du  siège mondial à Toulouse. Airbus est entré dans une phase de son histoire ou il faut qu'il y ait un certain affranchissement de la tutelle des Etats. Nous respectons les décisions que la direction a prises ou prend. Evidemment, il est important pour nous que des éléments importants de la production ainsi que des sites restent en Allemagne. Je pense que la coopération entre les différents sites est maintenant optimisée. Il n'y a pas nécessairement un avantage à tout regrouper en un même endroit. Airbus reste une grande entreprise franco-allemande. J'ai aussi profité de mon séjour à Toulouse  pour rencontrer les institutions allemandes : la paroisse protestante et l'école allemande, l'institut goethe. Il y a une communauté allemande importante, active. C'est intéressant de voir comment elle s'intègre, comment elle contribue non seulement à la vie conomique mais aussi culturelle, sociale. C'était en effet ma première visite.  Mais je vais revenir. 

Avec l'aimable autorisation de La Dépêche du Midi.

PROPOS RECUEILLIS PAR SERGE BARDY ET GIL BOUSQUET.

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