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« Tous unis pour la compassion » 

Intervention de la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock lors de la session extraordinaire du Conseil des droits de l'homme des Nations unies sur l'Iran

Intervention de la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock lors de la session extraordinaire du Conseil des droits de l'homme des Nations unies sur l'Iran, © Thomas Koehler/photothek.de

07.01.2023 - Article

Tribune de la ministre fédérale des Affaires étrangères Annalena Baerbock, parue sur le site Project Syndicate, le 4 janvier 2023.

Comment pouvons‑nous démarrer l’année 2023 en toute confiance ? Une nouvelle année commence alors qu’une guerre dévastatrice fait rage sur le continent européen. La guerre d’agression de la Russie ouvre des blessures dont la douleur se répand bien au‑delà de l’Europe : elle exacerbe la crise énergétique et alimentaire dans de vastes régions de l’Afrique, du Proche‑Orient et de l’Asie. Chaque soir, plus de 800 millions d’hommes, de femmes et d’enfants vont au lit affamés. La crise climatique attise cette souffrance, alimentant les conflits partout dans le monde et privant les personnes de leurs terres, de leur patrie et de leur sécurité.

Comment pouvons‑nous être optimistes en cette grave période d’insécurité ? J’ai la profonde conviction que nous, qui assumons de hautes responsabilités à travers le monde, n’avons d’autre choix que d’affronter cette nouvelle année avec la ferme certitude que nous pouvons induire des changements qui amélioreront la vie des personnes. Non pas en dépit, mais précisément en raison de l’accumulation violente de ces crises.

C’est en ces termes que Nelson Mandela décrivit les moments où sa foi en l’humanité fut mise à l’épreuve, sans toutefois céder au désespoir : « Une façon d’être optimiste consiste à garder sa tête pointée vers le soleil et les pieds en mouvement. »

Regarder vers l’avenir et maintenir le cap, en ayant confiance dans ce que nous pouvons accomplir si nous nous montrons solidaires : voilà, je pense, ce qui devrait nous guider pour l’année prochaine. Et je ne dis pas cela portée par un sentiment d’espoir naïf. Je l’affirme avec l’assurance d’une ministre des Affaires étrangères qui, au cours de l’année écoulée, a pris conscience, dans nombre de situations souvent difficiles, de tout ce que nous pouvons accomplir si la solidarité et la compassion guident nos actions et si nous défendons ce en quoi nous croyons.

C’est précisément la manière dont nous avons réagi à la guerre d’agression russe contre l’Ukraine : en faisant preuve de cohésion, en tant qu’Européennes et Européens, par‑delà l’Atlantique et à l’échelle internationale ; en adoptant une attitude claire à l’égard de cette guerre cruelle, en soutenant l’Ukraine, en édictant des sanctions contre la machine de guerre russe et en investissant dans notre sécurité.

Cette remarquable cohésion n’était pas une évidence. Lors de l’Assemblée générale de l’ONU de mars dernier, plus de 140 pays ont condamné l’agression russe : des États du Nord comme du Sud, de l’Est comme de l’Ouest, soit des pays aux contextes historiques, politiques et culturels différents. C’est la cause commune qui nous a unis, celle de faire ce que nos citoyennes et nos citoyens attendent de nous : montrer clairement que nous ne resterons pas neutres face à des situations d’injustice. Nous prendrons le parti de la justice : justice pour la femme violée à Boutcha, pour le chef d’orchestre fusillé à Kherson et pour l’enfant contraint de fuir sa maison dans l’est de l’Ukraine.

Car nous pourrions être à leur place, tout comme eux pourraient être à la nôtre. Si nous laissions faire cette guerre d’agression sans rien entreprendre, personne ne pourrait plus dormir sereinement nulle part, de peur de se faire attaquer par un voisin plus grand.

Notre force réside dans notre cohésion. Tous unis pour la compassion : cette conviction profonde me rend confiante pour l’année à venir.

Pour ce faire, nous devons être davantage à l’écoute. Il s’agit là d’un autre enseignement absolument crucial que j’ai tiré des événements de ces derniers mois. Non seulement en ce qui concerne nos partenaires en Europe, mais aussi nos partenaires en Afrique, en Asie, en Amérique latine ainsi qu’au Proche et au Moyen‑Orient.

Lors de mes entretiens avec nombre de ces partenaires au sujet de la guerre russe, j’ai souvent entendu dire : « Maintenant qu’il y a la guerre en Europe, vous voulez que nous soyons à vos côtés. Mais où étiez‑vous ces dernières années, lorsque nous étions frappés par des conflits douloureux ? »

Je comprends cette inquiétude. Et je crois en effet que nous devrions également être prêts à remettre en question nos propres actions, nos précédents engagements dans le monde. Nous devrions également écouter attentivement nos partenaires lorsqu’ils nous relatent à quel point il leur est difficile de devenir moins dépendants de la Russie, que ce soit militairement, politiquement ou économiquement. Cela représente un défi énorme. En Allemagne, nous voyons combien les coûts mis en œuvre pour surmonter notre dépendance pèsent sur nos citoyennes et nos citoyens. Pour nombre de nos partenaires, ces effets sont encore plus affligeants et il leur est tout bonnement impossible de mettre en place un bouclier à plusieurs milliards d’euros.

Nos partenaires doivent savoir qu’ils peuvent compter sur nous. L’un de mes homologues a récemment déclaré : « Ce qu’il nous faut, ce sont des partenaires engagés et non des partenaires qui nous disent ce que nous voulons entendre. » Ce principe devrait nous guider.

Le message que nous envoyons est clair : en dépit de la guerre qui fait rage dans notre voisinage, nous ne tournons pas le dos au monde. Bien au contraire, nous voyons à quel point cette guerre inflige des souffrances à la terre entière, parce que la Russie limite l’accès aux exportations de céréales ukrainiennes et qu’elle profère des mensonges sur les responsables des pénuries.

Notre réaction a toujours été plus efficace lorsqu’elle était cohérente. Ce sont les Nations Unies qui ont négocié, avec nos partenaires turcs, l’ouverture des ports céréaliers ukrainiens. Au sein du G7, qui rassemble les démocraties les plus puissantes sur le plan économique, nous avions annoncé jusqu’à juin 2022 une contribution supérieure à 14 milliards de dollars US en vue de soulager la détresse des populations les plus en souffrance. Et l’Allemagne reste le deuxième donateur d’aide humanitaire à l’échelle mondiale. C’est cette solidarité‑là qui me rend confiante. Mais celle‑ci, seule, ne suffit pas.

On le voit par exemple avec le Programme alimentaire mondial qui a été contraint de réduire ses rations alimentaires au Yémen, en Somalie et au Sahel. Derrière chaque portion en moins se trouve un enfant affamé. Or il est difficile de se battre pour la démocratie, la justice et la liberté quand on voit son enfant souffrir de la faim. C’est pour cette raison que nous ne devons pas relâcher notre soutien commun, y compris pour l’année prochaine.

Dans le même temps, nous réunirons nos partenaires afin de nous atteler à l’une des causes les plus graves de la crise alimentaire : la crise du climat. Pour des millions de personnes sur terre, cette crise représente un danger concret pour leur existence, pour leur vie. Des femmes dans le nord du Mali m’ont relaté comment la sécheresse détruisait leurs récoltes, comment les conflits autour des terres et des matières premières s’aggravaient et comment les paysannes n’avaient pas d’autre choix que de quitter leur région. Aux Palaos, un pêcheur m’a montré sur une plage comment la montée des eaux menaçait de détruire sa maison en moins de dix ans. Son chez‑lui, sa sécurité, son moyen de subsistance.

Une activiste du Tchad m’a dit lors de la COP 27, la Conférence des Nations‑Unies sur les changements climatiques : « Au moment même où nous discutons, mon pays est submergé par les eaux et ma mère, mes sœurs et mes cousines ont perdu leur maison. »

La crise climatique provoque des souffrances, elle tue et pousse des populations à fuir. Elle constitue une menace immédiate pour la vie humaine.

Cela représente une injustice criante que des pays comme le Tchad ou les Palaos souffrent aussi massivement de cette crise, alors qu’ils n’ont pratiquement pas contribué à son émergence.

C’est à nous, les pays industrialisés qui sommes les principaux responsables de cette crise, d’assumer la responsabilité particulière d’en atténuer ses effets, de réduire les émissions et de faire en sorte que l’objectif de 1,5 °C demeure à notre portée. Car chaque dixième de degré de réchauffement évité signifie moins de tempêtes, moins d’inondations ou de sécheresses, et donc un gain de sécurité.

Il était donc si essentiel que nous ouvrions, lors de la COP 27, un nouveau chapitre de la justice climatique. Il incombe désormais aux gros émetteurs de gaz à effet de serre de payer leur part des pertes et préjudices liés au changement climatique qu’ils engendrent dans les pays les plus vulnérables. Il ne s’agit là pas de charité, mais de justice. Les petits États insulaires, en particulier, l’ont réclamé des décennies durant, et à juste titre. Cette année, nous avons enfin envoyé le signal clair suivant : nous vous avons entendus. Nous avons compris. Et à présent, nous agissons.

Dans l’urgence climatique, comme dans d’autres conflits ou crises, ce sont les plus vulnérables qui souffrent le plus : les femmes, les enfants, les personnes âgées et les groupes marginalisés. J’ai la ferme conviction que les droits des femmes sont un indicateur de l’état de nos sociétés. Dans les régimes autocratiques, ce sont ces droits que l’on supprime souvent en premier. Quand cela arrive, c’est le signe que l’on peut s’attendre à pire. Ce que les régimes autocratiques craignent le plus, ce sont les femmes qui élèvent leur voix.

Aucune société, aucune économie ne peut prospérer si la moitié de la population est opprimée. C’est la raison pour laquelle une diplomatie féministe, qui réclame les mêmes droits pour chacune et chacun d’entre nous dans nos sociétés, est aux yeux du gouvernement fédéral un aspect essentiel de la sécurité dure. Elle constituera un élément central de notre Stratégie de sécurité nationale que nous sommes en train d’élaborer.

« Les femmes sont les premières victimes de la guerre, mais elles sont aussi la seule et unique clé de la paix », a déclaré la défenseuse congolaise des droits humains Julienne Lusenge.

« Si les femmes ne sont pas en sécurité, personne n’est en sécurité », m’ont dit des femmes courageuses en Ukraine.

« Femmes, vie, liberté », scandent les femmes en Iran. Leur appel retentit aux quatre coins du monde comme un hymne au courage.

Si je dois puiser de la force pour 2023, c’est auprès de toutes ces femmes courageuses, qu’elles soient congolaises, iraniennes, afghanes ou ukrainiennes.

Leur appel est notre hymne. Leur courage est notre baromètre. Leur cause nous oblige. Elle nous oblige non seulement à être confiants, mais également à faire acte de courage : tous unis pour la compassion.

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