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Un musée pour apprendre à penser : Kant d’hier à aujourd’hui
Reconstitution de la Königsberg du 18e siècle grâce à la réalité virtuelle au musée Kant. © men@work Media Service
Monument des Lumières allemandes et précurseur de la philosophie moderne, Emmanuel Kant (1724-1804) possède désormais son musée. L’établissement vient d’ouvrir ses portes près de Hambourg. On y découvre un penseur actuel, et plus accessible qu’on ne le pense.
L’impératif catégorique, c’est lui. Lui aussi, l’idée d’un ordre international fondé sur le droit plutôt que sur la guerre. Peu de philosophes exercent une influence aussi profonde sur le monde moderne qu’Emmanuel Kant (1724-1804), le grand penseur des Lumières allemandes. Trois siècles après sa naissance, un musée lui consacre pour la première fois son exposition permanente.
Ce musée Kant a ouvert ses portes cette semaine à Lüneburg (Basse-Saxe), au sud-est de Hambourg. Il est hébergé au sein du Musée régional de Prusse orientale (Ostpreußisches Landesmuseum), qui s’est agrandi pour l’occasion. Il poursuit une double ambition : faire découvrir l’homme derrière le philosophe, et rendre sa pensée accessible à un large public.
À la rencontre du philosophe de Königsberg
Qui était Emmanuel Kant ? Une image vient à l’esprit : le philosophe de Königsberg. Un penseur retiré du monde, vivant avec une régularité de métronome au point que ses concitoyens réglaient, paraît-il, leurs montres sur ses horaires de promenade.
Cette image d’Épinal n’est pas fausse. L’exposition, déployée sur 500 mètres carrés et plusieurs étages, affine ce portrait populaire. Kant, fils d’un artisan sellier, est effectivement né à Königsberg en Prusse orientale (aujourd’hui Kaliningrad, en territoire russe). Il a passé sa vie dans cette ville portuaire de la Baltique. Il s’est consacré à l’étude de la philosophie et à son enseignement, à l’université de Königsberg.
À quoi ressemblait la cité au 18e siècle ? L’histoire en a effacé les vestiges. Mais la réalité virtuelle permet de remonter le temps. L’exposition resuscite la Königsberg de l’époque de Kant, situant le philosophe dans son contexte historique et culturel. Elle va même plus loin. Elle pousse la porte de son intimité à travers une série d’objets personnels : son bâton de promenade, un verre gravé et une tasse à bouillon, une mèche de ses cheveux, des manuscrits, des objets domestiques, des souvenirs et des documents.
Ce dévoilement apporte-t-il des révélations ? Le cliché du philosophe enfermé dans sa tour d’ivoire en prend, en tout cas, pour son grade. Les souvenirs des contemporains peignent un compagnon sociable et plein d’humour et un adversaire redouté au billard.
Kant à la portée d’un large public
Cette rencontre avec l’homme n’est toutefois qu’une introduction. Elle mène au véritable cœur de l’exposition : faire découvrir au plus grand nombre la pensée de Kant et son influence dans le monde d’aujourd’hui. Un défi. Car comment s’y prendre ? « Cela n’existait pas encore », explique le directeur du musée, Joachim Mähnert. « Il existe des musées consacrés à des philosophes, mais pas à des idées philosophiques. La philosophie est quelque chose d’abstrait. Cela nous a longuement préoccupés ».
Les concepteurs du musée ont donc… mis leur raison à l’épreuve pour trouver le mode d’emploi de la pensée de Kant à destination du grand public. La clé était de transformer une pensée abstraite en expérience concrète pour le visiteur. Par exemple, de donner chair à l’impératif catégorique, qui prescrit d’agir seulement selon les principes que l’on pourrait vouloir universels. Ou bien de donner à expérimenter l’idée que l’esprit humain structure l’expérience de la réalité : selon Kant, nous ne connaissons pas les choses « en soi » mais seulement les phénomènes, auxquels nous accédons à travers nos cadres de perception a priori (espace, temps, causalité) et nos catégories.
Le musée relève le défi grâce à un parcours jalonné de stations multimédias et participatives. Les visiteurs sont invités à s’asseoir à la table des habitués avec Kant, et à écouter ses discussions avec ses compagnons comme s’il en était. L’architecture des lieux est aussi savamment pensée, de l’aménagement des salles à la conception globale du bâtiment. Ce dernier prend la forme d’une sorte d’atrium qui s’élève en hauteur, d’étage en étage et de thématique en thématique, pour figurer l’« architecture de la connaissance ».
Des questions pour aujourd’hui
Le clou de l’exposition est la partie consacrée à l’actualité de la pensée kantienne. A-t-on moralement le droit de prendre l’avion à l’heure du changement climatique ? L’intelligence artificielle qui guide nos GPS augmente-t-elle notre liberté et notre autonomie ? Les amenuise-t-elle ? À l’heure des fake news, comment notre raison peut-elle discerner le vrai du faux ? Le retour de la politique de la puissance dans l’arène géopolitique compromet-il la réalisation d’une paix durable, basée sur le droit et la coopération entre États ? 220 ans après sa mort, Kant n’a pas dit son dernier mot.
A.L.