Bienvenue sur les pages du Ministère fédéral des Affaires étrangères
Georg Baselitz, mort d’un artiste renversant
Le peintre, dessinateur, graveur et sculpteur allemand Georg Baselitz était l’un des grands noms de l’art contemporain. Il est mort le 30 avril dernier à l’âge de 88 ans. © picture alliance / Sebastian Willnow/dpa-Zentralbild/dpa | Sebastian Willnow
Expressive, provocatrice, monumentale : telle était la signature de Georg Baselitz. Le peintre et sculpteur allemand, mondialement connu pour ses motifs renversés, était l’un des grands noms de l’art contemporain. Il est mort le 30 avril à l’âge de 88 ans.
Ses toiles monumentales, ses figures représentées la tête en bas et ses personnages sculptés à la hache lui ont valu de s’installer parmi les grands noms de l’art contemporain. Le peintre, dessinateur, graveur et sculpteur allemand Georg Baselitz est mort le 30 avril à l’âge de 88 ans. Il est le créateur d’une œuvre éminemment expressive, novatrice, radicale, voire provocatrice. Une œuvre qui porte une réflexion profonde autant sur l’histoire allemande que sur l’histoire de l’art.
Georg Baselitz voit le jour sous le nom de Hans-Georg Kern le 23 janvier 1938 à Deutschbaselitz. Il prendra plus tard comme pseudonyme le nom de la localité saxonne, située à une soixantaine de kilomètres à l’est de Dresde. Il fait dès ses jeunes années l’expérience des totalitarismes nazi, puis communiste. En 1956, il entame des études à l’École supérieure des arts plastiques et des arts appliqués de Berlin-Est. Il est renvoyé au bout de deux semestres pour « immaturité sociale ». En 1958, il est l’un des premiers artistes à passer à l’Ouest. Il poursuit ses études à l’École supérieure des arts plastiques de Berlin-Ouest.
« Être différent est [une nécessité] existentielle »
Dès sa première exposition, en 1963, il fait scandale. Deux de ses toiles représentant des hommes nus sont confisquées par la police pour pornographie. Toute sa vie, il cherche la contradiction, le refus de conventions, voire la provocation. Pour un artiste, « être différent est [une nécessité] existentielle », expliquait-il. Toujours à contre-courant, il peint des toiles figuratives quand le monde de l’art plébiscite l’abstraction, et des œuvres monumentales quand le marché privilégie les petits formats.
En 1965, il débute une réflexion sur l’histoire allemande, qui jalonnera son parcours artistique, avec la série monumentale des « Héros » (« Helden »). Elle montre des héros malmenés et déracinés à l’apparence grotesque – des « antihéros ».
La tête à l’envers
En 1969, Georg Baselitz invente ce qui deviendra vite sa marque de fabrique : « Der Wald auf dem Kopf » (La forêt sur la tête) est la première de ses toiles à motif renversé. Le monde entier découvre avec engouement la perspective neuve qu’il offre. Georg Baselitz affirme la primauté du regard sur le sujet. « Peindre à l’envers évite de poser le problème du sujet », explique-t-il. Il dit vouloir explorer une troisième voie entre la figuration et l’abstraction. Détacher le tableau de « sa dépendance fatale envers la réalité ».
En quête d’expressivité, Georg Baselitz expérimente différents styles picturaux, de l’expressionisme au cubisme, en passant par la peinture américaine et le Pop Art. Il veut peindre « des images qui n’existent pas encore. » Il crée des toiles à grands coups de peinture effectués à la brosse. Il laisse des traces de doigts apparentes. Il peint en couches épaisses à l’aide de couleurs vives. Il use de formes simples qui rappellent l’art africain dont il est un grand collectionneur.
Une sculpture brute qui ne laisse pas indifférent
À partir des années 1970, il se tourne davantage vers la sculpture. Le bois est son matériau de prédilection. Il le taille directement à la hache, à la scie ou à la tronçonneuse. Il sculpte des têtes et des personnages, qu’il peint.
En dialogue artistique avec différents primitivismes, il renouvelle le langage de la sculpture comme il l’a fait pour la peinture. Le trait est brut, voire agressif. Le travail sur les formes et les volumes, les entailles brutes qui strient le bois comme des scarifications tendent à faire s’effacer le sujet au profit du concept et de la matière.
La dysharmonie pour principe
Erudit, Georg Baselitz mène tout sa vie une réflexion profonde et autocritique sur l’histoire de l’art, qu’il enseigne parallèlement à Berlin. L’âge venant, cette introspection le mène aussi à une interrogation sur le corps face à la vieillesse. Il est confronté à la réalité de son propre corps, sur lequel il porte un regard sans concession : membres exposés dans leur nudité flasque, muscles flétris, sillons apparents de la peau. Il refuse toute élégance, toute séduction, tout divertissement, tout pathos. La dysharmonie est l’un des principes d’une œuvre qui bouscule, irrite ou envoûte.
Mais Georg Baselitz dépasse la perspective de l’anéantissement. Par le mouvement, la répétition des motifs, la générosité de la matière sur la toile, la vigueur du geste et une nouvelle technique qui rend les corps luminescents et vibrants, la mise à nu finit par refléter l’énergie vitale et créatrice de l’artiste.
« Il a renversé nos schémas de pensée »
Actif jusqu’à un âge avancé, Georg Baselitz voit ses toiles exposées dans les plus grands musées du monde. Il est l’un des rares artistes à avoir bénéficié d’une rétrospective au Museum Of Modern Art (MoMa) de New York de son vivant. Paris lui a consacré plusieurs expositions ces dernières années, dont une rétrospective au Centre Pompidou. En 2019, il a également été élu à l’Académie des Beaux-Arts de Paris. Il a reçu les prix les plus prestigieux, dont le Praemium Imperiale (2004).
À l’heure de sa disparition, de nombreux hommages lui ont été rendus. Pour le président allemand, Frank-Walter Steinmeier, « Georg Baselitz n'a pas seulement renversé ses propres tableaux, il a également renversé nos schémas de pensée. Lui qui, enfant, a vécu la destruction et les souffrances de la Seconde Guerre mondiale, s’est vu contraint, par l’effondrement de tous les ordres, de tout remettre en question autour de lui. Il ne cherchait pas à instaurer une nouvelle forme d’ordre. Il voulait perturber les schémas de pensée et les ordres établis ; il a dénaturé et abstrait tous les objets, les a décomposés et les a réassemblés. »
A.L.