Bienvenue sur les pages du Ministère fédéral des Affaires étrangères
Exposition : comment l’IA façonne-t-elle notre perception du réel ?
Vue de l’exposition « Le monde selon l’IA 2026 » à la Schirn Kunsthalle de Francfort/M. jusqu’au 20 septembre 2026 © Schirn Kunsthalle Frankfurt 2026 / Norbert Miguletz
L’intelligence artificielle (IA) ne se contente pas de produire des images. Elle influence notre manière de percevoir et d’interpréter le monde. C’est ce que montre l’exposition « The World Through AI » présentée tout l’été à Francfort-sur-le-Main.
Collègue de travail, assistante personnelle, documentaliste, confidente, professeur particulier, partenaire créative : en quelques années, l’intelligence artificielle générative (IA) s’est imposée dans notre quotidien comme une « machine à tout faire ». D’ores et déjà, elle s’est hissée parmi les innovations technologiques les plus influentes du 21e siècle. Les uns y voient une baguette magique, d’autres une menace. Et à mesure que les questions émergent, la conscience s’affine : l’IA n’est pas un simple outil. Elle ne produit pas seulement du texte et des images : elle modifie aussi nos façons de penser et d’agir. Comment façonne-t-elle notre regard ? Comment transforme-t-elle notre perception du réel ? C’est la question qu’explore l’exposition « The World Through AI » à la Schirn Kunsthalle de Francfort-sur-le-Main.
Elle est présentée tout l’été et constitue l’un des événements culturels de la saison en Allemagne. Elle est née d’une collaboration franco-allemande entre la Schirn Kunsthalle et le musée du Jeu de Paume (ce dernier en exposé une première version intitulée « Le monde selon l’IA » en 2025 à Paris). Elle rassemble une quarantaine d’œuvres d’artistes contemporains qui proposent une analyse critique de l’IA, de son mode de fonctionnement et de ses conséquences. Elle ne s’arrête pas à la technique, contrairement à beaucoup d’expositions sur le sujet. Elle explore l’IA en tant que phénomène culturel et social aux implications multiples : cognitives, psychologiques, politiques et écologiques.
La face invisible de l’IA
Le point de départ du parcours est un aspect souvent négligé : la matérialité de l’IA. Non, l’IA n’est pas « immatérielle », souligne l’exposition. Derrière le poétique nom de « cloud » (nuage) se cachent, par exemple, de gigantesques centres de calcul bien réels et extrêmement gourmands en eau et en énergie. Sans parler de l’exploitation des mines de terres rares, ni des milliers des petites mains chargées de trier les données et de modérer les contenus.
Kate Crawford et Vladan Joler l’illustrent dans une cartographie. Ils montrent les matières premières, les flux de données et le travail humain nécessaire au fonctionnement de l’IA (« Anatomy of an AI System », 2018). L’Allemand Hito Steyerl, de son côté, s’intéresse dans l’installation « Mechanical Kurds » (2025) à l’exploitation de réfugiés syriens et kurdes employés comme « micro-travailleurs du clic » pour entraîner des systèmes d’intelligence artificielle.
De la vision artificielle à la désinformation
Le parcours balaie un vaste éventail de 17 champs thématiques qui vont des infrastructures de l’IA au transhumanisme. Il interroge la collecte massive de données, l’automatisation de la vision notamment dans les opérations militaires, la reconnaissance faciale, la vision artificielle, l’analyse des émotions, la désinformation et la manipulation politique, la diffusion de préjugés ou encore la transformation de la mémoire.
Il aborde notamment les débats contemporains autour des contenus dits « AI slop ». Il s’agit d’images et de textes produits massivement par l’IA, souvent de piètre qualité, qui inondent les réseaux sociaux. Fréquemment utilisés pour servir la manipulation politique, ils mettent en lumière des enjeux qui dépassent le monde de l’art : des questions qui touchent à la démocratie, à l’éducation aux médias, à la responsabilité collective.
Le thème de la mémoire offre une autre piste stimulante. L’artiste français Grégory Chatonsky explore la manière dont l’IA produit des souvenirs et récits. Dans son installation multimédia intitulée « The Fourth Memory » (2025), il imagine un tombeau sur une Terre inhabitée et son propre Soi qui, ranimé par une machine, ressuscite en plusieurs versions différentes. Une sorte de mémoire artificielle qui interroge : dans le futur, les souvenirs seront-ils seulement conservés par les machines ou pourront-ils également être inventés par elles ?
Un regard lucide et réfléchi sur l’IA
Selon l’exposition, « une autre IA est possible ». C’est même le thème de l’une des salles du parcours. L’installation interactive « xhairymutantx » (2024) de Holly Herndon et Mat Dryhurst confronte deux options : l’IA comme technologie dominée par les intérêts commerciaux, et l’IA comme un vecteur d’imagination artistique et de création collective.
Des « capsules temporelles » jalonnent cette trépidante traversée des opportunités, risques, espoirs et questionnements liés à l’IA. Elles offrent un autre niveau de lecture, notamment en retraçant l’histoire de l’innovation technologique. Elles mettent ainsi l’ensemble de la réflexion en perspective.
Au total, le parcours évite un double écueil : celui de l’enthousiasme technologique naïf et celui du pessimisme excessif. Ce qu’il propose, c’est d’adopter un regard lucide et réfléchi sur l’IA. Avec un message clair : celle-ci n’est ni une machine neutre, ni une force autonome. Elle est conçue, entraînée et utilisée par des êtres humains qui demeurent responsables de ses conséquences.
A.L.