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Fatherland : Thomas Mann ou le retour impossible
Sandra Hüller et Hanns Zischler interprétant Erika Mann et son père, l'écrivain Thomas Mann, lors de son retour en Allemagne en 1949 après 16 ans d'exil dans le film « Vaterland » (Fatherland). Sortie en France le 2 décembre 2026. © Agata Grzybowska
Vaterland (Fatherland) de Pawel Pawlikowski raconte le premier voyage de Thomas Mann en Allemagne en 1949, après 16 ans d’exil. C’est le récit d’un retour impossible, porté par une esthétique et une distribution soignées. L’un des grands films de la rentrée en Allemagne.
Été 1949. Une Buick noire fend le silence d’une ville en ruines. Francfort. Un désert urbain. Seule émerge, solitaire, l’Église Saint-Paul (Paulskirche). Le passager observe, droit sur son siège, absorbé par ce paysage qu’il ne reconnaît pas. Thomas Mann (1875-1955), Prix Nobel de littérature en 1929, n’a plus foulé le sol allemand depuis 16 ans. Il l’a quitté en1933. Il a passé les dix dernières années aux États-Unis. Sa fille Erika, au volant, l’accompagne dans ce retour sur le sol natal où il doit recevoir le Prix Goethe. Peut-on retrouver sa patrie après l’exil ? Après l’effondrement matériel et moral de douze années de national-socialisme ? Tel est le thème de Vaterland (Fatherland), de Pawel Pawlikowski, assurément l’un des grands films de cette rentrée en Allemagne.
Esthétique sobre, distribution prestigieuse
Vaterland a reçu en mai dernier le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes. Sorti en Allemagne le 3 septembre (il sortira en France le 2 décembre), il a été salué comme un grand film, sinon comme un « chef-d’œuvre » par une large part de la critique. Il séduit par une esthétique quasi photographique, en noir et blanc, et une mise en scène sobre, précise, souvent elliptique. Il dit moins par les mots qu’il n’évoque à travers les regards, les gestes et les silences.
Avec une grande économie de moyens, Pawel Pawlikowski a réussi un film émotionnellement intense. Il est servi par des acteurs au sommet de leur art. Sandra Hüller, cœur émotionnel du film dans le rôle d’Erika Mann, livre une interprétation puissante, toute en retenue. Hans Zischler, en Thomas Mann, laisse percer les ambiguïtés, la fragilité et les contradictions de l’homme derrière le monument littéraire. August Diehl donne au personnage de Klaus Mann une présence fragile, désespérée, profondément humaine.
Retour dans une patrie qui tente de se reconstruire, meurtrie et divisée
Vaterland raconte à la manière d’un road movie le retour dans une patrie devenue impossible. Ses 82 minutes sont la traversée dans un pays dévasté, qui tente de se reconstruire sans avoir encore affronté son passé nazi, dans le climat de la Guerre froide naissante.
Thomas Mann prononcera deux discours pour la réception du Prix Goethe : le premier, à Francfort, en zone d’occupation américaine, le second à Weimar, en zone d’occupation soviétique. Le trajet d’une ville à l’autre invite à la réflexion.
Sur place, les deux camps cherchent à s’approprier le prestige du grand écrivain. Thomas Mann ne se laisse pas récupérer. Il refuse d’enfermer la littérature et la culture allemandes dans les nouvelles frontières idéologiques. Le pays qu’il découvre est-il encore le sien ? Il lui semble tellement étranger.
Unité perdue, fractures familiales
Intelligemment, Pawel Pawlikowski a pris des libertés avec la réalité historique. Le voyage de Thomas Mann a bien eu lieu en juillet-août 1949. Mais l’écrivain était accompagné de son épouse Katia Mann, et non de sa fille Erika. Quant au suicide de son fils Klaus, qui ouvre le film, il a eu lieu en réalité quelques mois plus tôt. Mais ces libertés transforment l’épisode historique en une œuvre de fiction profonde sur la mémoire, l’exil, la famille et l’identité.
Car Vaterland ne traite pas seulement de fractures historiques. À travers les personnages d’Erika et de Klaus, il rouvre les fractures qui ont traversé la famille Mann confrontée au nazisme. Le choix du titre Vaterland, dérivé de « Vater », le père, résume ainsi le cœur du film : la tentative de retrouver la « patrie » se double d’une confrontation aux déchirures de la famille Mann, qu’illustre la relation difficile avec les enfants. L’unité perdue de l’une reflète en miroir celle de l’autre, tragiquement rehaussée par le suicide du fils.
A.L.