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À la Foire du livre de Francfort, la littérature face aux défis de l’IA
Les défis de l’IA pour le monde de l’édition sont le thème majeur de la 78e Foire du livre de Francfort, qui se tient jusqu’à dimanche. © picture alliance / epd-bild | Thomas Lohnes
Aujourd’hui, elle écrit des livres. Demain, nous aura-t-elle désappris à penser ? L’intelligence artificielle (IA) est l’un des sujets phares de la 78e Foire du livre, qui réunit jusqu’à dimanche auteurs, traducteurs, éditeurs, libraires et lecteurs du monde entier à Francfort.
Hier compositrice, aujourd’hui mathématicienne de génie, demain rivale de Goethe et de Victor Hugo ? L’intelligence artificielle (IA) n’en finit plus de frapper les esprits par ses prouesses. Elle vient de produire plus de 300 résultats mathématiques dont des découvertes dignes des plus hautes récompenses. Elle est soupҫonnée d’avoir en partie tenu la plume du roman phare de la rentrée en France (rien n’est prouvé, toutefois). Simultanément, ses progrès ouvrent un océan de questions sur l’avenir des métiers, de la création, de la pensée critique, voire du débat démocratique. La 78e Foire du livre de Francfort s’en est fait l’écho cette semaine.
« Double pillage »
Le président de la Fédération allemande du commerce du livre, Sebastian Guggolz, a lancé un pavé dans la mare lors de l’inauguration, le 6 octobre. Il a dénoncé un « double pillage » : « si les pouvoirs publics n’agissent pas maintenant, l’IA ne continuera pas seulement à exploiter massivement des œuvres protégées par le droit d’auteur ; à terme, elle risque aussi de nous faire perdre notre capacité de penser. »
« À l’heure où les sociétés sont de plus en plus polarisées, les livres offrent un espace essentiel pour découvrir d’autres points de vue et faire naître de nouvelles idées », a-t-il souligné.
Mais comment se faire une opinion fondée si l’on n’est pas capable de comprendre ce qu’on lit et de comparer les points de vue ? La conjugaison d’une IA insuffisamment encadrée et du recul des compétences en lecture inquiète tout particulièrement le secteur du livre. Selon la dernière étude PISA, un tiers des adolescents de 15 ans ne maîtrisent pas les fondamentaux en lecture.
« Lorsque l’on n’est plus capable de comprendre réellement ce qu’on lit, on n’est plus en mesure de vérifier une réponse produite par une IA. Il ne reste alors plus qu’à croire cette réponse prête à consommer », a mis en garde Sebastian Guggolz. Le président de la Fédération allemande du commerce du livre propose de faire des compétences en littérature une priorité en imposant un quart d’heure de lecture à l’école et de rendre obligatoire un enseignement de compréhension des médias.
Les mises en garde de l’historienne américaine Jill Lepore
L’historienne américaine Jill Lepore, récente lauréate du Prix Pulitzer, a apporté de l’eau à son moulin. Invitée de la cérémonie d’inauguration, l’autrice de We the People : A History of the U.S. Constitution, voit l’humanité « à un moment critique de son histoire ».
La somme du savoir une fois absorbée par les machines, le risque existe que celles-ci « prennent en charge à notre place la lecture, l’écriture et même la pensée », a-t-elle expliqué, en se référant aux réflexions d’Hannah Arendt sur la « mécanisation de la pensée » par des automatismes mentaux.
Cette évolution menace, selon elle, la littérature, la liberté de penser, la démocratie et l’humanité même. « Nos pensées et nos mots –et nos livres– nous appartiennent. Et notre consentement à tout système de gouvernement, ou notre refus de celui-ci, doit venir de nous », a-t-elle réaffirmé.
De son côté, le directeur de la Foire du livre, Jürgen Boos, a souligné l’importance de la liberté de publication. Elle « détermine quelles sont les histoires qui ont encore aujourd’hui le droit de paraître, à quelles perspectives les lecteurs ont accès et ce dont la société discute », a-t-il exposé.
120 éditeurs lancent l’« Appel de Francfort »
Quant au « pillage des livres », il fait aussi vivement réagir les maisons d’édition. À Francfort, 120 d’entre elles ont lancé un appel à la Commission européenne, au Parlement européen et au gouvernement allemand pour une meilleure régulation des systèmes d’IA. Elles réclament davantage de transparence sur les œuvres utilisées pour les entraîner, la mise en place de modèles de licences équitables et des mécanisme efficaces pour faire respecter le droit d’auteur.
Des auteurs à la rencontre de leurs lecteurs jusqu’à dimanche
Réservée aux professionnels jusqu’à hier, la Foire du livre ouvrait aujourd’hui ses portes au grand public. À l’heure où les plateformes et les algorithmes font de l’attention une ressource disputée, la plus grande foire mondiale du livre s’est réorganisée pour favoriser les rencontres et permettre aux livres de trouver leur chemin jusqu’aux lecteurs. Les thèmes grand public sont regroupés sur un seul étage, les espaces sont clairement identifiables, les trajets raccourcis.
Jusqu’à dimanche, de nombreux auteurs proposent des dédicaces : Colson Whitehead, Radka Denamarkovà, Jenny Erpenbeck, Yank Shuang-zi, Cornelia Funke, Caroline Wahl. La Franҫaise Gisèle Pélicot est également l’une des personnalités présentes. La République tchèque est l’invitée d’honneur du salon. 75 écrivains tchèques présentent leurs œuvres sur un pavillon de 2 300 mètres carrés. 120 forums et conférences sont également proposés sur des sujets d’actualité allant de la mémoire à la démocratie et à la désinformation. Plus de 200 000 visiteurs sont attendus.
A.L.