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La famille, cocon ou prison ? Le roman Les Buddenbrooks fête ses 125 ans

Lübeck consacre une exposition au premier roman de Thomas Mann, « Les Buddenbrooks », à l’occasion du 125e anniversaire de sa parution. A gauche : Thomas Mann vers 1906, à droite : les toits rouges de Lübeck.

Lübeck consacre une exposition au premier roman de Thomas Mann, « Les Buddenbrooks  », à l’occasion du 125e anniversaire de sa parution. A gauche : Thomas Mann vers 1906, à droite : les toits rouges de Lübeck. © Archives Thomas Mann, Zürich ; © picture alliance / imageBROKER | Ingeborg Knol

27.10.2026 - Article

C’est le premier roman de Thomas Mann. Il lui a valu le Prix Nobel de littérature en 1929. La saga familiale Les Buddenbrooks fête ses 125 ans. Lübeck, berceau de la famille Mann, consacre une exposition à cette œuvre d’une grande actualité.

Quelques clochers vert-de-gris émergent d’une mer de toits rouges. Le vent de la Baltique s’engouffre dans les ruelles pavées. Il balaie des alignements de faҫades à pignons. Sur la place du marché, cœur de la cité médiévale, trône l’un des plus anciens hôtels de ville d’Allemagne. Plus loin, la Holstentor dresse sa silhouette massive et rassurante. Tout, à Lübeck, respire le passé marchand de la « Reine de la Ligue hanséatique ».

C’est là que Thomas Mann (1875-1955) a situé son premier chef-d’œuvre : Les Buddenbrooks. Le déclin d’une famille. Lübeck n’est pas nommée dans le roman mais tout y ramène. Elle est le berceau de la famille Mann, une famille bourgeoise de négociants en grains. En 1891, la mort précoce du père plonge la lignée dans le déclin économique. Les frères Heinrich et Thomas Mann ne prennent pas la relève. Ils seront l’un et l’autre écrivains.

Au cœur de la bourgeoisie commerҫante sur quatre générations

La maison des Buddenbrooks (maison blanche), une demeure typique de la bourgeoisie commerçante de Lübeck.
La maison des Buddenbrooks (maison blanche), une demeure typique de la bourgeoisie commerçante de Lübeck. Cette demeure historique de la famille Mann est aujourd’hui transformée en musée (actuellement fermé pour rénovation). © Lübecker Museen, Photo : Thorsten Wulff

Telle est l’atmosphère familière dont Thomas Mann s’est inspiré pour écrire Les Buddenbrooks. Il a 22 ans quand il en commence l’écriture, 25 quand le roman paraît en octobre 1901. Cent vingt-cinq ans plus tard, Les Buddenbrooks a été traduit en 40 langues et s’est vendu à dix millions d’exemplaires à travers le monde. C’est un classique parmi les classiques qui a valu à son auteur le Prix Nobel de littérature en 1929.

Ses quelque 800 pages racontent le destin d’une grande famille bourgeoise de négociants sur quatre générations, de 1835 à 1877. Le patriarche Johann Buddenbrook, négociant énergique, pragmatique et sûr de lui, a construit une maison de commerce prospère. Cette réussite matérielle forge l’identité familiale. Commerce, prestige et tradition imprègnent le quotidien, imposant leur cortège de devoirs : mariage d’intérêt, désirs personnels relégués au second plan dans le choix d’une carrière, etc.

Mais cet âge d’or se révèle difficile à perpétuer. D’une génération à l’autre, l’équilibre s’ébranle. Les règles familiales semblent de moins en moins compatibles avec les besoins individuels.

L’univers robuste des négociants ébranlé par la sensibilité

À la seconde génération, Jean Buddenbrook conserve le sens des affaires, mais tempéré par la pitié et le scrupule. Il sacrifie le bonheur de sa fille à un mariage d’intérêt, qui échoue et ruine son crédit. Les signes de fragilité se multiplient à la troisième génération. Thomas Buddenbrook tente de maintenir un faste de faҫade mais il est rongé par le doute et l’épuisement, tandis que les difficultés économiques et les tensions familiales s’accumulent. Il meurt brutalement.

Son frère Christian est son opposé. Personnage hypocondriaque, théâtral et imprévisible, il est incapable de correspondre à l’image de l’homme d’affaires bourgeois que sa famille exige. Cela provoque conflits et humiliations.

La quatrième génération voit naître Hanno, fils de Thomas et dernier représentant masculin de la dynastie. L’école, le commerce et les conventions sociales restent totalement étrangers à cet enfant sensible, introverti et passionné de musique. Il meurt du typhus à l’âge de 16 ans.

Rôle social ou épanouissement individuel : des thèmes d’une grande actualité

Comment s’effondre une dynastie familiale ? Qu’advient-il si l’héritier ne possède pas les qualités attendues pour jouer le rôle que l’on attend de lui et la perpétuer ? Comment vivre lorsque l’art, l’intelligence et la sensibilité éloignent de la vie ordinaire ? Faut-il se couler dans le moule des valeurs bourgeoises héritées ou chercher sa propre voie ?

Les Buddenbrooks aborde des thèmes intemporels, dont on retrouvera trace dans d’autres œuvres de Thomas Mann. Ces thèmes font aussi la grande modernité du roman, comme le montre une grande exposition qui s’ouvre ce vendredi au musée St. Annen de Lübeck.

Conҫue par la Maison des Buddenbrooks – Centre Heinrich et Thomas Mann, elle est présentée jusqu’au 6 juin 2027 et s’intitule « Affaires de famille. Les 125 ans des Buddenbrooks  ». Elle met en avant l’actualité des Buddenbrooks en explorant l’œuvre à la lumière d’une interrogation : qu’est-ce qui unit les familles ? Qu’est-ce qui les brise ?

Une scénographie innovante et accessible

Family Affairs. 125 Jahre Buddenbrooks im St. Annen-Museum, 16.10.26
Family Affairs. 125 Jahre Buddenbrooks im St. Annen-Museum, 16.10.26 © Lübecker Museen, Photo : John Garve

Elle s’ouvre sur la célèbre première phrase du roman – « Qu’est-ce à dire ? – Qu’est-ce – à dire… ». La question de savoir ce que sont les Buddenbrooks autorise de nombreuses réponses. L’exposition décline ensuite les thèmes du roman. Ils sont vus à travers les yeux des personnages et transposés dans le monde d’aujourd’hui : l’origine, le patrimoine, les influences familiales, les traditions sociales, le mariage et les relations, les rituels, les passe-temps, la profession.

Le parcours a pour fil conducteur une question on ne peut plus contemporaine : celle des tensions entre l’épanouissement individuel et les attentes familiales, entre le rôle social et le projet de vie personnel. Le consul Buddenbrook explique que la famille est semblable aux « maillons d’une chaîne ». Mais est-ce une chaîne qui sécurise et protège ou une chaîne qui entrave ? Un cocon ou une prison ?

Pour souligner l’actualité des Buddenbrooks, les concepteurs de l’exposition ont mis en place une scénographie innovante. Des supports interactifs et des projets participatifs permettent au public de s’approprier chaque thématique du roman à partir de ses propres perceptions et positions.

A.L.

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