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Exposition : Berlin entre ruine et frénésie au cœur des Années folles
Exposition « Ruine et frénésie. Berlin 1910-1930 », présentée à la Neue Nationalgalerie de Berlin jusqu’au 3 janvier 2027. Premier plan : Tamara De Lempicka, Portrait, 1931. A l’arrière-plan : Otto Dix, Portrait de la danseuse Anita Berber, 1925. © picture alliance / PIC ONE | Christian Behring
Une exposition à la Neue Nationalgalerie de Berlin propose jusqu’au 3 janvier 2027 une plongée dans le Berlin des années 1910 et 1920. 35 chefs-d’œuvre dévoilent une métropole effervescente et pétrie de contrastes, entre modernité et misère.
« Berlin avait le goût d’avenir, et pour cela, on acceptait volontiers la saleté et le froid », se souvenait Carl Zuckmayer. Le dramaturge allemand avait vécu à Berlin au début des années 1920. Il y avait fait l’expérience d’une métropole foisonnante de contrastes, où les feux les plus brillants de la modernité côtoyaient la détresse et la misère. Un siècle plus tard, ce Berlin frénétique des Années folles n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. Jusqu’au 3 janvier 2027, une exposition présentée à la Neue Nationalgalerie propose de s’y replonger à travers 35 chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture.
35 chefs-d’œuvre
Elle s’intitule « Ruine et frénésie. Berlin 1910-1930 » et rassemble des œuvres issues de sa très riche collection d’art moderne. Avec une exception de taille : le portrait de la danseuse Anita Berber signé par Otto Dix (1925) est un prêt de la collection de la Banque régionale du Bade-Wurtemberg. Des séquences de films contemporains, tels que le documentaire « Berlin – Symphonie de la grande ville » (1927) de Walther Ruttmann et le classique de Fritz Lang « Metropolis » (1927), ainsi que des lectures de poèmes complètent cette plongée dans quinze ans d’effervescence, du début de la Première Guerre mondiale à la montée du nazisme.
Le parcours fait dialoguer des courants variés allant de l’expressionnisme à la Nouvelle Objectivité en passant par le dadaïsme et le constructivisme, et de grandes signatures, d’Otto Dix à Georg Grosz, Hannah Höch, Ernst Ludwig Kirchner, Käthe Kollwitz, Jeanne Mammen et bien d’autres.
Il organise cette matière riche autour de trois thèmes : le vertige d’une métropole en pleine expansion, les facettes cachées de cette grande ville meurtrie par la pauvreté et l’émancipation de la « femme nouvelle ».
Berlin au cœur des rêves de la modernité… et de ses cauchemars
La Postdamer Platz d’Ernst Ludwig Kirchner, toile emblématique de la peinture expressionnisme, ouvre le bal. Peinte en 1914, elle illustre avec ses silhouettes de femmes longues et anguleuses la nervosité et le dynamisme de la métropole moderne. Berlin est à cette époque une ville en pleine expansion sous l’effet de l’industrialisation, en plein essor sur le plan culturel et en plein développement sur le plan démographique. En 1920, la création du « Grand Berlin » (Großberlin) en fait la troisième agglomération la plus peuplée du monde après New York et Londres.
Mais cet éclat a son revers. Le Berlin des années 1910-1930 est une ville qui oppose violemment les contraires. La richesse y côtoie la pauvreté, le dynamisme la maladie et le handicap. Georg Grosz s’en fait le procureur à travers la toile Grauer Tag (Journée grise), qui résonne comme un acte d’accusation contre les injustices sociales des débuts de la République de Weimar. Il peint un fonctionnaire au regard louche et à la moustache raide portant une serviette sous le bras et tournant le dos à un ancien combattant manchot et misérable. Le titre initial de la toile : Fonctionnaire municipal chargé de l’assistance aux mutilés de guerre.
Heinrich Ehmsen, de son côté, peint À l’asile d’aliénés, où trouvaient refuge de nombreux soldats rentrés traumatisés par la Première Guerre mondiale, et Otto Dix Les joueurs de skat, qui montre d’anciens officiers gravement mutilés jouant aux cartes.
La « femme nouvelle », figure des Années folles
L’exposition s’intéresse ensuite à l’émancipation des femmes. Initiée dès le début de la guerre, avec le départ des hommes pour le front, elle s’est épanouie dans les années vingt avec la figure emblématique de la « femme nouvelle » (Neue Frau) urbaine, active, indépendante. Elle ne se contente pas de jouir du droit de vote depuis 1919, ni d’occuper des emplois nouveaux. Elle est devenue un type social qui défend jalousement sa liberté et s’affirme. Elle porte les cheveux coupés à la garҫonne, des costumes avec pantalon, cravate et chapeau. Elle sort seule dans les cafés, les boîtes de nuit, au music-hall, dans les théâtres de revue. La mode, le cinéma et la publicité s’en emparent.
Berlin est à cette époque un symbole européen de la liberté sexuelle, du divertissement et des sorties culturelles. Et les femmes en sont des actrices majeures, souvent immortalisées par les artistes. Otto Dix en peint un bel exemple en immortalisant la danseuse et actrice Anita Berber, dont les danses nues et provocantes (Danses du vice, de l’horreur et de l’extase) firent scandale. Bisexuelle assumée, consommatrice d’alcool et de cocaïne, décédée à 29 ans de la tuberculose, elle incarna l’élan de libération autant que ses excès, la frénésie de la vie nocturne autant que ses faces sombres (drogue, prostitution).
L’exposition s’achève sur la plus célèbre toile de Lotte Laserstein, Abend über Potsdam (Soir sur Potsdam). Comptant parmi les premières femmes autorisées à étudier à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin, incarnation et portraitiste de la femme émancipée des rôles traditionnelles, Lotte Laserstein y représente cinq citadins modernes sur un toit-terrasse. Ils se tiennent figés dans une humeur mélancolique face à un avenir incertain, tandis que les nuages s’amoncellent au-dessus de Potsdam. La toile est datée de 1930. La fin des Années folles s’annonce.
A.L.