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« L’Europe à la croisée des chemins – Un regard franco-allemand sur la souveraineté de l’Europe »
Johann Wadephul, ministre des Affaires étrangères, et son homologue français Jean-Noël Barrot participent à une table ronde lors de la conférence « Europe 2026 », organisée par « Die Zeit », « Handelsblatt », « Tagesspiegel » et « Wirtschaftswoche », pour débattre de la vision franco-allemande de la souveraineté européenne. © picture alliance/dpa | Carsten Koall
Discours du ministre fédéral des Affaires étrangères Johann Wadephul à la conférence « EUROPE 2026 ».
Vous ne le voyez peut-être pas directement en nous regardant, mais exactement vingt ans nous séparent, mon homologue français et moi-même. Cher Jean-Noël, tu es né en 1983 – j’espère que je ne dévoile pas un secret d’État –, et je suis né en 1963.
Autrement dit, je suis donc né précisément l’année où le président de la République française et le chancelier fédéral allemand ont signé le Traité de l’Élysée.
C’est bien sûr un hasard, et mes parents n’avaient pas planifié cela. Mais, d’une certaine manière, je le prends volontiers comme une mission qui m’a été assignée personnellement.
Car aujourd’hui encore, le Traité de l’Élysée représente pour nous une orientation précieuse. Les questions qu’Adenauer et de Gaulle se sont posées alors sont tout sauf dépassées – malheureusement, suis-je contraint d’ajouter.
Comment l’Europe doit-elle se positionner dans le conflit entre systèmes qui oppose l’Est et l’Ouest ? Comment pouvons-nous renforcer la capacité d’action de l’Europe sans induire de nouvelles lignes de division dans la communauté des États européens ?
Et par-dessus tout, il y a la question de la sécurité de l’Europe.
Un point ne fait aucun doute : nous vivons aujourd’hui un moment exceptionnel de l’Histoire.
Pour la première fois depuis des générations, l’Europe se trouve confrontée à deux guerres qui se jouent directement à ses frontières : une guerre d’agression sur notre propre continent et une guerre au Proche-Orient.
J’étais dans la région encore la semaine dernière.
Dans une telle situation, un constat est à nouveau évident : nous devons être soudés en Europe ! Et notre toute première priorité doit être la sécurité de l’Europe.
Seule une Europe unie peut faire valoir son poids stratégique.
Seule une Europe unie peut s’attaquer efficacement aux effets de la guerre sur sa propre population.
Seule une Europe unie peut dissuader d’autres puissances de profiter de ce moment pour affaiblir l’Europe.
Et une Europe unie n’est possible que si l’Allemagne et la France agissent de concert, que ce soit par rapport à des mesures et intérêts concrets ou au regard de la disponibilité commune à parvenir à un compromis.
C’est précisément dans des moments comme ceux-là que se révèle la force du partenariat franco-allemand, en l’occurrence pour conserver la capacité d’action de l’Europe en temps de crise.
Si l’on se penche plus attentivement sur la genèse du Traité de l’Élysée, on verra que les choses n’ont pas toujours été aussi harmonieuses que ne l’a peut-être laissé supposer la célèbre accolade entre Adenauer et de Gaulle.
Rien de tout cela ne se fit par automatisme. Le Traité lui-même fut signé dans un moment où était menée une politique de puissance sans ménagement, à l’apogée de la guerre froide, quelques mois seulement après la crise de Cuba.
Mesdames et Messieurs, lorsque vous demandez qui a eu le premier l’idée de ce Traité, la plupart des historiens vous répondront : la France.
Et ce sont également deux Français qui sont à l’initiative de la Communauté européenne du charbon et de l’acier – en quelque sorte, la souche de l’Union européenne d’aujourd’hui –, dont nous célébrons le 75e anniversaire cette année.
Pour le dire en résumé : beaucoup des grandes avancées dans l’intégration européenne ont été impulsées en premier par la France.
Mais nous savons aussi que l’Europe a besoin de nos deux pays. Permettez-moi de reprendre les termes d’Helmut Kohl : « L’Europe a besoin de la France et de l’Allemagne qui forment le noyau et le moteur de la réalisation de l’Union européenne et d’une Europe unie. »
Lorsque la France et l’Allemagne parlent d’une même voix, on en ressent les effets.
C’est pourquoi le moteur franco-allemand est, depuis des décennies, la force de propulsion essentielle de l’intégration européenne.
Et oui, parfois, le moteur toussote un petit peu.
On doit alors appuyer un peu plus sur l’accélérateur.
Car nous avons en définitive le même objectif : l’Europe doit être plus forte, et plus moderne.
Pour y parvenir, nous avons besoin de réformes.
Je ne citerai ici que quelques points : la prise de décision au sein de l’UE est basée sur une analyse approfondie et sur de nombreux échanges. Nous devons toutefois réduire le risque de voir des décisions se prendre trop lentement et trop tard.
Nous devons rendre plus flexible la collaboration entre les États membres et étendre dans certains domaines politiques la prise de décision à la majorité qualifiée.
Dès lors qu’il est question de réformes, nous devons aussi envisager de rendre plus dynamique le processus d’élargissement. La politique d’élargissement est notre instrument le plus puissant pour la stabilisation de notre continent.
Sur tous ces sujets, nous partageons un même avis.
Nous devons exploiter cette chance unique qui s’offre à nous en ce moment.
Cher Jean-Noël, ensemble, nous travaillons déjà sur de nombreuses bonnes idées. Nous attendons aussi à brève échéance les propositions de la Commission européenne concernant des réformes internes.
Il n’existe pas de réponses purement nationales aux défis de notre temps.
Et il n’y a pas non plus de réponses exclusivement franco-allemandes.
Mais l’unité entre l’Allemagne et la France est et reste la condition de la capacité d’action de l’Europe.
À cela, il n’y a pas d’alternative.